L’importance des matières premières dans les parfums antiques

Redécouvrir les senteurs antiques est une aventure olfactive qui relève de l’apprentissage, de la culture et peut être plus ou moins un défi selon l’endroit du monde où on vient. En Occident, où les parfums sont des sprays alcooliques, c’est très net. Dans les civilisations plus traditionnelles où les parfums sont des résines, des bois et des plantes aromatiques, c’est beaucoup moins le cas.

De fait, quand nous recherchons frénétiquement l’odeur et uniquement l’odeur – ce qu’on peut faire par la chimie des parfums – d’autres dimensions vectrices de sensations et d’informations échappent à notre perception.

Pourtant, les parfums antiques, c’étaient plusieurs produits mettant en jeu odeurs, textures, matières, couleurs, états de sécheresse ou d’humidité différents. Les parfums, variés, pouvaient être en effet :

  • Les couronnes de fleurs fraîches dans les cheveux
  • La fumée odorante des encens
  • Le kyphi, qu’on peut qualifier d’encens mais dont la matière simple, collante et élastique tout à  la fois relève de l’exception – qu’on devine aisément, à la manipuler, qu’elle fut multifonction
  • Les parfums huileux obtenus par enfleurages
  • Le stacté, résine liquide de myrrhe qui paraît avoir disparu aujourd’hui
  • Les diapasmas, poudres de plantes, de résines, constituant des parfums secsimg_7214

Ces matières, issues du vivant, nécessitent chacune un traitement particulier qui va les rendre odorantes dans les bonnes circonstances et optimiser leur conservation.

Ainsi, si certes on ne peut rien attendre d’une couronne en terme de conservation hors l’immédiateté de son parfum frais qui renvoie l’homme à l’idée de sa propre mortalité, toute plante à parfum, en se comportant différemment – en puissance odorante, en texture, en température, en fragilité et au fil du temps – va déterminer parfois son emploi précis dans les parfums, au-delà des questions de goût, de mode et d’accès au produit.

Ainsi, la composition d’un parfum huileux ne se fait pas sans du sel pour conserver l’huile ni sans résine ou roseau pour fixer la senteur, comme les Indiens continuent de faire des Attars sur bois de santal pour fixer le parfum qui doit dominer par la suite.

Mais alors qu’il exista un kyphi sans résine, le kyphi de Pylos, qui tenta peut-être d’adapter l’encens égyptien avec des produits locaux, l’abondance des plantes sèches sans aucune résine vient fragiliser un produit qui, lorsqu’il en contient, devient aussi solide que malléable, ce qui a certainement contribué à son aspect fascinant. Car le kyphi paraît alimentaire, vivant, et pourtant incorruptible et immortel.

C’est le cas, d’une manière générale, de ces matières à parfum qui, séchées, conservant longtemps leur aspect et leur odeur, comme les bois odorants, les plantes aromatiques, les résines, certaines racines et rhizomes dont le parfum est persistant. Pour l’Antiquité, une plante à parfum, c’est d’abord une plante dont le parfum résiste, en puissance et dans le temps. Ses deux critères principaux sont donc qu’elle sente puissamment naturellement et qu’elle se conserve dans le temps.

Et qu’en est-il de la bonne odeur ?

Comme partout dans l’espace et le temps, le goût est relatif, très culturel, et d’abord question d’habitude, d’apprentissage. Odeur sucrée, odeur fleurie, l’odeur idéale de l’Antiquité ? Non ! Odeur réalisable, disponible, trouvable dans la nature, faisant l’objet d’une exploitation, d’un commerce et d’une diffusion en masse en lien avec les qualités de puissance aromatique et de conservation. Tout le reste va aussi dépendre des idées liées au luxe, à l’exotisme, à l’histoire du commerce des matières premières et de leur prestige.

En ce sens, les résines, qui cumulaient différentes qualités, étaient toutes exploitées pour qu’elles dégagent un parfum. Or, dans l’Antiquité, les classifications botaniques n’étaient pas précises et plusieurs plantes et résines pouvaient porter le même nom ou rester imprécises.

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Un point de vue qui peut peut-être déranger le chercheur par le flou que cela génère, mais moins pour l’artisan qui, lorsqu’il a l’expérience de ces matières premières, sait, comme les gens de l’Antiquité, que certaines auront des odeurs et des textures très proches qui vont permettre des remplacements, comme pour les différentes sortes de myrrhe ou ce que les Anciens pouvaient appeler le nard.

Enfin, fibres centrales des plantes et feuilles, résines plus ou moins dures et solubles, plantes plus ou moins odorantes contraignent naturellement à certains gestes qui – s’ils ne sont pas écrits dans les textes anciens qui ne s’embarrassent que de noter les recettes – s’imposent avec la pratique et la connaissance du produit, de la matière brute qui sert à réaliser parfums huileux, kyphis, encens et diapasmas.

Et tout d’un coup, un univers qui ne paraissait qu’olfactif révèle une profondeur insoupçonnée, imposée par les subtilités de la matière à parfum, unique et ainsi porteuse d’un nouveau sens secret, quasi ésotérique.

Cet article et ces photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

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Brûle-parfum de l’Antiquité

 

Prises au Musée du Louvre, ces photos de brûle-parfum de l’Antiquité donnent un aperçu des pratiques de fumigation qui avaient cours chez les Anciens.

Les quatre premières concernent l’Egypte antique : la première photo montre un autel classique, la seconde est un encensoir à main dont l’usage et la pièce perdue ont pu être devinés grâce à la représentation du Pharaon Ramsès faisant une offrande parfumée.

Les autres photos sont des brûle-parfum issus du Département des Antiquités Orientales, trouvés en Arabie dans l’Antiquité. On y trouve d’ailleurs représentés les animaux typiques de cette région qu’on y trouve encore et qu’on vénère toujours comme de précieuses aides et pourvoyeurs de vie.

Celui portant des inscriptions est nominatif et célèbre la personne qui a offert le brûle-parfum, un homme devenu gouverneur, à son seigneur. Ces offrandes sont associées à des pratiques propitiatoires et magiques censées éloigner le malheur et attirer la bonne fortune sur le lieu.

 

 

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Le cosmopolitisme du kyphi

Le kyphi, c’est l’encens sacré de l’ancienne Egypte sur base de mélange de résines, aromates, miel, raisins et vin. Associé à la culture de l’Egypte ancienne, on en retrouve la première mention dans le papyrus Ebers, le premier écrit médical de l’histoire datant de 1500 avant J-C environ. A cette époque, il n’est pas encore fait mention du raisin dans une recette qui se présente comme une liste d’ingrédients qui le composent. Plus tard, la recette devient la spécialité de certains temples comme celui d’Edfou où les murs qui ont abrité sa réalisation conservent la recette gravée sur ses murs.

Le kyphi, « le deux fois bon », est un parfum, un médicament et un encens qu’on fait brûler le soir pour la divinité. On la brûle, on en agrémente le vin, on assainit les maisons avec, et bien qu’il ne soit pas alimentaire, il a tout d’une sorte d’aliment éternel et miraculeux, une panacée qui contenait aussi quelques plantes toxiques et certainement doucement hallucinogènes, que peut peut-être avoir évoqué son qualificatif de « deux fois bon ».

Par la suite, les textes grecs évoquent les moeurs égyptiennes, comme celui de Plutarque dans Isis et Osiris, ont pu donner des compositions de kyphis aux ingrédients parfois aujourd’hui impossibles à trouver, toxiques comme dans le cas de la jusquiame, ou encore difficiles à identifier de façon certaine. C’est d’ailleurs ce qui rend le travail de reconstitution plus difficile puisqu’il faut d’abord décider de faire ou non un produit qui ne sera de toutes façons jamais le vrai kyphi de l’Antiquité; puis comment faire pour faire des choix, selon quelles proportions et autres qualités attendues dans un kyphi.

Car faire cet encens si particulier est long et fastidieux, aussi bien dans la recherche, la mise au point de la recette, la réalisation des étapes, le séchage de la pâte et le façonnage en pastilles.

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L’histoire de l’Antiquité toute entière est marquée par la présence, dans sa culture, du kyphi, qui a certainement excédé les frontières de l’Egypte pour incarner un rêve, une sorte d’idéal parcourant les livres de médecine pendant près d’un millénaire, puisqu’on en retrouve encore une recette au XIII ème siècle, dans le manuscrit d’un monastère.

Mais auparavant, Dioscoride, Galien, Rufus d’Ephèse, la médecine araméenne, tous auront donné une recette de kyphi au chapitre de leurs remèdes pour soigner différents maux qu’ils le pensaient capable de soulager.

Il n’est pas jusqu’à une recette de Pylos mentionnant des ingrédients spécifiques au kyphi – auquel ne manque que les résines- qui laissent deviner l’influence du célèbre remède égyptien sur une façon très locale de concevoir le parfum et le remède.

Car dans l’Antiquité, il ne faut pas oublier que les deux sont indissociables : les parfums, les senteurs ont des vertus spécifiques qui vont justifier ou non leur emploi, ce qui pourrait faire partie – avec les facilités d’accès ou non d’un ingrédient dans une localité donnée – des raisons pour lesquelles les recettes de kyphis peuvent changer selon les pays, les régions, et peut-être même les époques.

Mais qu’on y réfléchisse bien, et on verra exactement les mêmes caractéristiques avec des recettes traditionnelles et séculaires qu’on a jugé bon de conserver. Ainsi, combien peut-il exister de recettes de masala, de Ras-el-Hanout, de couscous, et d’autres plats, sauces, mets traditionnels de par le monde ?

Mais de quelle recette médicinale et de parfum à la fois l’histoire peut-elle en dire autant ? Avec le kyphi, elle le peut, par un cosmopolitisme que n’ont ensuite atteint les biens de consommation que bien plus tard.

Découvrez quelques aspects du cosmopolitisme du kyphi sur La section kyphi de ma boutique

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Les senteurs de la terre

Dans la parfumerie d’aujourd’hui se distinguent deux sortes de senteurs : celles issues de matières naturelles, et celles synthétiques, qui ont réussi à les imiter en associant diverses molécules. Les parfumeurs, chimistes, l’assurent : l’utilisation des molécules de synthèse a révolutionné la discipline en lui donnant une créativité, une force industrielle , artistique, et une image moderne qu’elle n’avait pas.

Mais à la base, les parfums, ce sont des matières premières de diverses origines végétales surtout, mais parfois animales, qui offrent leur senteur au monde depuis toujours, loin de tout désir, toute représentation marketing mais dans une réalité brute difficile à envisager aujourd’hui et à propos de laquelle il y a tout à réapprendre :

  • ce qu’on sent avec le sens de l’odorat ( la fleur de violette ou de muguet )
  • ce que le parfum peut restituer de cette odeur captée ( la feuille de violette donne son parfum, mais ni sa fleur ni celle du muguet ne le font)

La fascination pour les matières odorantes associées à des rites de guérison, de purification et de spiritualité remonte à la nuit des temps et s’inscrit aussi bien dans la mémoire humaine collective que dans l’histoire de la terre elle-même.

Toutes ces matières s’expriment en terme d’odeurs depuis la naissance du monde dans une langue qui parfois ne peut être que locale. A l’ère de la mondialisation, de la mécanisation et de l’industrialisation, voire de la robotisation, les senteurs naturelles font de la résistance et prônent le local.

  • C’est le cas du lentisque, qui peut pousser dans plusieurs endroits de Méditerranée mais qui ne produira de la résine qu’à Chios.

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  • Le boswellia, qui produira la résine d’oliban dans divers pays du monde et qui chacune sentira différemment dans divers pays du monde et selon les espèces, mais dont la meilleur au monde se trouve à Oman, surtout si elle est de couleur verte.

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  • La cannelle, qui, de Chine au Sri Lanka, depuis l’Antiquité, n’est pas connue pour produire la même qualité de parfum et n’a pas changé ses habitudes géographiques.

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  • Le labdanum, résine du ciste qui peut pousser sur le pourtour méditerranéen mais dont le plus réputé est censé être le crétois.

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D’autres, acclimatées partout, font de la résistance dans la mémoire et racontent effectivement l’histoire des senteurs et de leur réputation depuis des millénaires. C’est le cas de la rose de Damas, qui pousse toujours en Syrie mais qui s’avère désigner en soi un type de rosier ancien qu’on peut cultiver un  peu partout, et désormais surtout en Bulgarie où on la cultive pour la destiner à la parfumerie.

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En France, son nom reste associé à celui de Provins, où elle continue d’être cultivée depuis le Moyen-Age.

Conservant la mémoire de la terre et la mémoire des hommes, le sens de l’odorat est celui qui est également le plus relié aux émotions, si bien que de tous les sens, il a le plus de chance d’être dans une chaîne discontinue qui va des premiers hommes faisant des expériences olfactives d’aiguilles de pin jetées dans un feu, de feuilles aromatiques froissées entre des mains, et de résines poisseuses et puissamment odorantes, aux derniers, qui empruntent exactement les mêmes chemins aujourd’hui. Car des millénaires après, il n’y a pas d’autre voie d’initiation que celle-là.

Enfin, les règles de composition de mélanges d’encens existent et concernent effectivement l’ensemble de ce qui, dans le monde végétal, va de la terre jusqu’au ciel, comme nous le révèle le site de l’excellente boutique grenobloise Hathi, spécialisée dans la vente et la préparation de mélanges d’encens :

« Un mélange d’encens équilibré et harmonieux comporte de préférence 4 parties : 

  1. Une partie de résine brute qui va servir de liant
  2. Une de parties aériennes : fleur, baie, écorce
  3. Une de partie souterraine : racine, rhizome
  4. Une partie de bois : santal, cèdre..« Hathi

( Image à la Une : Brûle-parfum de l’Egypte ancienne, Musée du Louvre)

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Phenix et parfums dans l’Antiquité

Le phénix, oiseau légendaire connu pour son immortalité, est un animal qu’on rencontre dans à peu près toute culture du monde, comme beaucoup de mythes qui semblent avoir un socle commun.

Dans l’Antiquité, l’immortalité du Phenix, animal à la reproduction énigmatique puisqu’il n’est fait mention d’aucune femelle ni d’aucun mode de reproduction, est par contre toujours en lien étroit avec l’idée que se faisaient les Anciens du parfum.

  • Chez Hérodote, historien grec du IV ème siècle avant J-C, il est en lien avec la myrrhe, avec laquelle il enveloppe son père à sa mort, dans une sorte d’oeuf qu’il façonne :

« Il y a un autre oiseau sacré qu’on appelle le phénix; je ne l’ai jamais vu, si ce n’est en peinture, car il vient rarement en Egypte; tous les cinq cents ans, à ce que disent les habitants d’Héliopolis; il ajoutent qu’il arrive lorsque son père est mort. S’il existe réellement comme on le représente, le plumage de ses ailes est rouge et doré, par la taille, il ressemble surtout à l’aigle. (…)prenant son essor de l’Arabie, il apporte dans le temple du Soleil, à Héliopolis, son père enveloppé de myrrhe et il l’y ensevelit de la manière suivante : il pétrit de la myrrhe et en façonne un oeuf aussi gros que ses forces, qu’il essaye, lui permettent de porter. Lorsqu’il en a fait l’épreuve, il creuse l’oeuf et y introduit son père, puis avec d’autres myrrhe, il comble  le creux où il l’a placé (…) enfin, il emporte l’oeuf en Egypte, dans le temple d’Héliopolis. »

Hérodote. Histoires II. 72

  • Chez Pline l’Ancien, animal tout aussi extraordinaire, il vit 500 ans, ne mange pas, renaît de lui-même après s’être fait un nid de parfums :

« Ce sont l’Ethiopie et l’Inde qui produisent le plus d’oiseaux multicolores et indescriptibles, mais le plus célèbre de tous est le phénix d’Arabie (…); il n’y en aurait qu’un seul dans le monde et on ne l’aurait guère vu. (…) Le premier des Romains qui en ait parlé (…) est Manilius (…) : il dit que que personne ne l’a vu manger; qu’il est consacré au Soleil en Arabie; qu’il vit cinq cent quarante ans; qu’en vieillissant, il construit un nid avec des rameaux de casia et d’encens, qu’il le remplit de parfums et qu’il meurt dessus. Il ajoute qu’ensuite, de ses os et ses moelles, naît d’abord une sorte de vermisseau, qui devient un poussin; celui-ci, en premier lieu, rend les honneurs funèbres à son prédécesseur, puis il apporte le nid entier près de la Panchaîe, dans la ville du Soleil, et il le dépose là, sur un autel. »

Pline, Histoire naturelle. X. II

  • Chez Ovide, quasi surnaturel, se reproduisant lui-même, il se nourrit de parfums de plus en plus nombreux – comme la vie romaine en possédait depuis les conquêtes d’Alexandre jusqu’à celles des Romains – et d’encens avant de se construire un nid de parfums pour y achever sa vie avant de renaître :

« Il n’en est qu’un, un oiseau, qui se régénère et se reproduise lui-même; les Assyriens le nomment le phénix. Ce n’est pas de graines ni d’herbes qu’il vit, mais des larmes de l’encens et du suc de l’amome. Quand il a achevé les cinq siècles de son existence, aussitôt, sur les branches et à la cime d’un palmier que balance le vent, il se construit un nid. Après avoir étendu une couche de cannelle, de brindilles de nard aux douces odeurs, de morceaux de cinname mêlé de myrrhe fauve, il s’y place et achève sa vie enveloppé de parfums. Alors, dit-on, un petit phénix, destiné à vivre un nombre égal d’années, renaît du corps de son père. Quand, avec l’âge, il a pris des forces et qu’il est capable de porter un fardeau, il allège du poids de son nid les branches du grand arbre, et pieusement, il emporte ce nid, qui fut son berceau et la tombe de son père; et, une fois arrivé, à travers les airs légers, dans la ville d’Hypérion, il le dépose devant les portes sacrées, au temple d’Hypérion. »

Ovide. Les Métamorphoses. XV. 395

Dans la culture chrétienne, symbole de résurrection du Christ, son lien avec les parfums semble disparaître. Cela restera l’apanage de la culture antique, tout comme l’usage des parfums, qui devra attendre les Croisades pour amorcer leur retour définitif bien que décrié, dans les moeurs occidentales.

( Image à la Une : planche du Cabinet des Merveilles de Deyrolle )

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Senteurs : jouer avec les températures

Brûler de l’encens – dans le sens le plus général de fumigation – est un acte historiquement universel. Dans les sociétés traditionnelles, la pratique n’en est pas perdue. Mais là où le lien avec la religion est rompu, c’est un geste oublié, et avec lui, les sensations qu’il offre.

L’encens, ça se brûle. On l’a toujours vu faire, et pas sûr qu’on se soit même interrogé sur ce geste qu’on a pu parfois voir pratiqué à l’église – si on y est déjà allé – dans un contexte qui ne pousse pas trop à la réflexion. D’après Suzanne Fischer-Rizzi, on brûle des plantes odorantes depuis les débuts de l’humanité dans le but de se purifier, se soigner et améliorer son humeur, particulièrement au coeur de l’hiver. En Europe, c’est encore vrai en Allemagne et en Autriche. Ces deux pays – ayant conservé leurs traditions celtiques – ont des rituels avec fumigations purificatrices liées au solstice d’hiver et au début de l’année. Des traditions qu’on retrouve dans d’autres sociétés traditionnelles, surtout celles qui ont un lien avec le chamanisme.

L’encens est donc traditionnellement et rituellement lié au feu, qui lui-même est associé à la purification. Les fumigations ont longtemps servi à purifier les chambres de malades, censées libérer l’air des germes de la maladie.

En réalité, on brûle parce que la chauffe est le moyen principal dont on se sert pour libérer la plupart des huiles essentielles – même si, les plantes à parfum sont complexes et ne libèrent pas toutes leur parfum de cette manière. De fait, l’extraction des huiles essentielles de beaucoup de plantes se fait par la distillation, qui utilise la vapeur.

Si vous brûlez de l’encens, vous remarquez d’ailleurs qu’un bâton ou une résine à froid qui ne sent presque rien révèle son odeur puissante une fois brûlé. C’est une des surprises qu’offrent surtout les résines, les épices, les encens japonais et les préparations culinaires au moment de la cuisson. En effet, beaucoup de molécules odorantes ne se libèrent qu’à des températures élevées, ce qui donne souvent lieu à des révélations olfactives.

C’est un phénomène qu’on peut vraiment constater avec les résines. Celles qui ne sentaient rien à froid deviennent fantastiquement aromatiques une fois brûlées. En revanche, celles qui sentaient agréablement à froid deviennent trop agressives et désagréables à chaud. D’autres, plus équilibrées, comme la myrrhe, exaltent juste un peu plus fortement le parfum qu’on perçoit déjà à froid.

  • Faites vous-mêmes le test avec un jeu de pleine conscience, par exemple, en sélectionnant des résines et des plantes à brûler que vous sentirez alternativement à froid, puis une fois brûlé pour vivre la révélation aromatique offerte par l’élévation de la température.

Même sans brûler de plantes aromatiques, vous pouvez faire cette découverte un jour de canicule où vous constaterez que votre parfum sent plus fort ou lors d’une soirée en discothèque où vous remarquerez qu’il n’y a pas que les odeurs de sueur provoquée par la danse et la haute concentration d’humains qui sont exaltées.

Dans les pays où il fait chaud, d’ailleurs, comme ceux de la péninsule arabique et l’Inde, le souvenir de leur visite s’accompagne toujours de celui des odeurs des parfums qu’eux-mêmes apprécient, intensifiés par la température. Dans les pays arabes et certains pays africains, les vêtements sont imprégnés du précieux oliban qu’on récolte dans ces contrées, tandis qu’en Inde, ce sont les bâtonnets créés sur base de bois de santal qui imprègnent les tissus.

Dans l’Antiquité, déjà, l’Arabie heureuse était réputée sentir les parfums des bois odorants et résines poussant dans ces contrées. Une réputation qui n’était pas vaine, on le sait aujourd’hui. Pourtant, aucun auteur gréco-romain n’y avait mis les pieds. Les connaissances qu’ils semblaient en avoir prenaient la forme de légendes. Mais en matière de senteurs, la chaleur s’est occupée de faire du mythe une réalité.

  • A l’inverse, mettez une plante aromatique dans votre congélateur puis sortez-la quelques heures après : elle ne sentira rien !

Cette loi générale a bien entendu ses exceptions, et vous n’obtiendrez rien d’une rose ou d’un lys chauffés. Et vous avez certainement remarqué que vos herbes aromatiques comme le basilic, la coriandre ou le persil ne donnent rien à la chauffe quand ils donnent tout à froid.

Dans ma boutique, la plupart des parfums sont à brûler puisque ce sont des encens et des kyphis; les parfums secs – d’ambiance ou pour le linge -contenant souvent des roses, sont à réchauffer sur radiateur ou doucement au micro-onde – mais pas plus – pour libérer un peu plus les parfums sans les dégrader trop rapidement. Une technique qui s’avère nécessaire pour tout parfum naturel issu des cultures antiques et traditionnelles.

Pour découvrir : Ma boutique de senteurs antiques et traditionnelles

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Senteurs et reconstitutions historiques

Le Labo de Cléopâtre, c’est un blog sur lequel j’écris des articles de recherche, de découverte sur les cosmétiques de l’Antiquité. Parfois, c’est un savoir théorique, parce qu’honnêtement, je ne peux pas faire une pâte de mouches calcinées ou de tête de souris mortes. La plupart du temps, cependant, c’est un savoir pratique : à partir de recherches de textes d’auteurs anciens, je teste des recettes concrètes de produits de beauté de l’Antiquité.

De cette expérience est né mon atelier où je reproduis des senteurs de l’Antiquité sur la base, là aussi, d’auteurs anciens où d’historiens modernes spécialistes du sujet. Quand la senteur me séduit, surtout du point de vue de sa cohérence, je la propose dans ma boutique Etsy du Labo de Cléopâtre.

Comment je choisis une senteur ?

Nous possédons tous une bibliothèque d’odeurs que nous apprécions ou n’apprécions pas. Dans une senteur historique, vous avez avant tout des senteurs qui n’appartiennent plus à notre culture : les rencontrer est donc toujours un réveil sensuel un appel à dépasser nos conditionnements pour parvenir à l’aventure. Certaines matières premières de l’Antiquité demandent réellement du temps et de l’apprivoisement.

Pour seul exemple, je pourrais évoquer le nard. Cette racine de l’Himalaya découverte à l’occasion des conquêtes d’Alexandre le Grand est vite venue enrichir la parfumerie de l’Antiquité pour devenir une des senteurs préférées de son époque. Or, le vrai nard a une odeur puissante que notre odorat juge d’abord de façon défavorable : elle est puissante et évoque quelque chose entre la terre ferreuse et le pied malpropre. Aujourd’hui encore, les gens qui sentent le nard en sont dégoûtés. Je sais que j’ai atteint mon objectif quand j’ai commencé à considérer que le nard sentait bon, très bon. Je sais alors qu’une partie de moi a fait un bond dans le temps.

Quand on assiste à une reconstitution historique lors d’un spectacle médiéval ou d’une autre époque, on se laisse principalement envahir par l’atmosphère de l’action et l’aspect étrange des costumes. Mais ça ne peut pas aller beaucoup plus loin : la langue n’est déjà plus la même depuis longtemps, la façon de concevoir le temps et donc de se mouvoir dans l’espace non plus, la force physique associée à une vie de labeur, sans voiture, transports en commun et des machines ne peut être rendue, de même que la laideur et la mortalité touchant des gens qui ne possédaient pas véritablement de médecine qui soigne efficacement.

Dans une senteur historique, il y a une immense partie du savoir et des capacités d’une époque qui se révèle avec un minimum de trahison quand les matières premières sont trouvables. Un autre très grand avantage est que cette connaissance passe directement par les sens. Sens oublié et dénigré depuis le christianisme, l’odorat est pourtant le sens le plus relié à nos émotions et à notre mémoire, à un point qui pourrait presque passer pour surnaturel. Il est d’ailleurs presque surprenant qu’on ait eu besoin d’auteurs du XIX ème siècle comme Marcel Proust avec sa fameuse madeleine servant de métaphore parfaite pour traduire un sentiment universel : le jaillissement soudain de souvenirs enfouis à la faveur d’une odeur à laquelle le cerveau les avait inconsciemment associés.

Dans le monde arabe, dans les sociétés traditionnelles, on n’a pas perdu le lien avec les odeurs. Dans le monde occidental antique, les senteurs étaient aussi importantes, comme en témoignent les épopées et nombreuses poésies évoquant les parfums, qui étaient souvent des fumigations, quand elles étaient collectives. Or, l’encens, les fumigations sont toujours le moyen privilégié pour créer une synergie et atteindre un état modifié de conscience. Dans ces senteurs, il y a la mémoire des arbres, des plantes et de la terre, des Hommes et de leurs premiers liens avec leur environnement et ce qu’ils en ont fait pour être heureux, communiquer avec les dieux, avec leurs morts, et se soigner.

Une telle richesse d’émotions et d’évocations possible, ce serait vraiment dommage de faire l’impasse dessus.

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( Photo à la Une : Ramses III faisant une offrande d’encens à Osiris. Site d’Aimé Jean-Claude. Photo de fin d’article : encensoir égyptien représenté sur la peinture auquel manque le réservoir à grains d’encens. Photo personnelle. Musée du Louvre.)

Quelques senteurs que je propose :

– Kyphis

– Encens

– Diapasmas

– Aphrodisiaques anciens

Cet article et la photo de fin d’article sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.