Le pomander du Labo

Cela faisait longtemps que je projetais la reconstitution d’un parfum de pomander lorsque je tombai sur une recette du 16 ème siècle donnée par un célèbre parfumeur.

Du pomander, qui fut surtout et qui demeure un bijou – un ornement qu’on peut encore rencontrer dans des ventes d’antiquités – on connaît surtout l’aspect visuel. Tomber sur des pomander lors d’une recherche en ligne, sur Pinterest ou autre, nous permet de rencontrer des objets historiques d’une très grande beauté parfois, et d’une grande originalité.

D’ailleurs, il s’en fait toujours : certaines grandes maisons de parfums l’ayant adapté au goût du jour dans des compositions employant des techniques modernes.

Mais en réalité, ce qui caractérise le parfum du pomander, ce sont au contraire les techniques et les senteurs anciennes, à tel point qu’une fois terminé, c’est un ovni d’une puissance olfactive rarement connue auquel on se confronte. Il faut dire qu’ayant plus l’habitude du raffinement et de l’équilibre des parfums antiques, ceux issus de la Renaissance jusqu’au 18 ème siècle changent du tout au tout !

C’est surtout vrai du pomander qui concentre – dans une mode où se mêlent conceptions hygiéniques et religieuses – toutes les substances à parfums les plus puissantes découvertes en Orient à la suite des Croisades, voire, du Nouveau Monde nouvellement colonisé. Musc, ambre, civette et autre Baume de Tolu imposent leur puissance pour compenser l’absence d’hygiène dans un pomander qui devient le porteur de pureté. Car il est censé aussi bien protéger contre les épidémies que contre les esprits malfaisants. « Les plus étonnantes de ces pommes de senteur, censées protéger des miasmes et des épidémies, prenaient la forme d’une sphère inspirée de la grenade. » explique Bimbenet-Privat dans le Bain et le miroir (soins du corps et cosmétiques de l’Antiquité à la Renaissance)

Le bain et le miroir, collectif très complet sur l’histoire des cosmétiques en Occident, nous révèle aussi un usage du pomander finalement plus important et plus complexe qu’attendu, et qui cadre bien avec les objets nombreux et parfois très prestigieux objets conservés dans les musées, ou proposés sur les marchés d’antiquités.

Ainsi, le pomander était porté dans toutes les classes de la société – au cou, à la ceinture, au poignet, etc.. – n’était destiné qu’à être senti de façon brève et se portait même sans être visible, tel un talisman protecteur sous un vêtement. De fait, on en portait souvent plusieurs sur soi. Ceux destinés à être vus sont les plus artistiques et les plus ouvragés. De plus, objets ordinaires associés à des pratiques sanitaires et pieuses, il faisait partie de la dot des jeunes filles de classe marchande.

Un peu comme à toute époque, si le pomander était commun, les qualités du bijou et du parfum qu’il contenait dépendaient de la classe sociale de celui qui le portait. Oui, « celui », car le pomander était porté également par les hommes, l’usage étant plus médicinal et hygiénique qu’autre chose – selon les conceptions anciennes où on se méfiait de l’eau.

Le 17 ème siècle où il perdit sa crédibilité – en tant qu’objet prophylactique et magique apte à repousser les épidémies et influences néfastes – amorça son déclin. Le pomander passa complètement de mode au milieu du 18 ème siècle.

Pomander victorien en bois du 19 ème siècle.

Reste que le pomander, comme objet, continue de figurer au catalogue d’antiquités, dans les collections privées et dans les musées de la Renaissance et la vie traditionnelle.

Le parfum, quant à lui, est caractéristique de l’histoire de la parfumerie occidentale, à ce moment charnière où, revenant de Croisades, l’Européen redécouvre les parfums par l’influence arabe et leur goût pour les senteurs. Un goût qui, clairement, nous est passé depuis, mais qui est malgré tout inscrit dans notre histoire culturelle.

Oui, pendant quelques siècles, la France, l’Europe aimaient les muscs les plus entêtants, de ceux qu’on a du mal à supporter aujourd’hui.

Le pomander du Labo de Cléopâtre

Il se compose d’une chaîne avec un bijou cage contenant une boule de pâte dont la recette était destinée à une riche maison – par la présence des musc et ambre gris, matières premières qui ont toujours été les plus chères de la parfumerie.

La recette a été refaite à 100% – aucun ingrédient ne manquant à sa composition à l’atelier du Labo – et a demandé plus d’une semaine de réalisation avec des techniques encore jamais vues auparavant – ce qui en a fait une expérience fascinante.

Par contre, n’y cherchez pas d’odeur délicate de fleurs, il n’y en a aucune ! Cette recette semble être un concentré de tout ce qui se trouvait de plus odorant à l’époque où elle a été réalisée.

En revanche, ne contenant pas non plus d’ingrédients issus du Nouveau Monde, elle est certainement d’origine orientale : musc, ambre gris et civette étant de grands classiques de la parfumerie arabe du Moyen-Age et dont le goût perdure en Orient.

C’est une recette aux techniques archaïques, sans ajout d’huiles essentielles qu’on maîtrisait encore mal à l’époque. C’est surtout une occasion de découvrir un authentique parfum historique typique de la Renaissance, à réserver en priorité aux musées, aux amateurs de cette époque, aux historiens et reconstituteurs de costumes d’époque.

Cet article et ces photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Poudres de Chypre

A l’atelier viennent d’être reconstituées 2 recettes de parfums du 17-18 ème siècle, deux « poudres de Chypre ». Elles viennent du même ouvrage ancien de parfumerie et avaient la même utilité puisque c’étaient avant tout des parfums pour perruques, à l’époque où ces dernières étaient à la mode en Europe. Une mode qui a généré bien sûr sa propre créativité, son  évolution, ses types de coiffure, ses parfums, et qui venait à la base de l’exemple des souverains chauves qui avaient trouvé par ce biais un moyen de sauver la face.

Bien évidemment, les choix du roi devenaient bien vite ceux de la société toute entière, comme l’exprime Montesquieu dans ses Lettres Persanes : « Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de moeurs selon l’âge de leur roi (…) Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres. »

C’est si vrai qu’à cette époque, contrairement au roi, on se met à porter des perruques sans être chauve, même si la calvitie est un problème de beauté et de santé qui préoccupe tout l’Occident depuis l’Antiquité – si on en croit le nombre de recettes censées en guérir, conservées dans les ouvrages des médecins de l’Antiquité.

C’est aussi une époque où l’hygiène est déplorable et où on mise sur le linge propre et les parfums pour masquer les odeurs corporelles plutôt que de régler le problème à la source. L’hygiénisme n’est pas encore passé par là – qui n’apparaîtra qu’au 19 ème siècle – entraînant une véritable révolution médicale en matière de prévention des maladies, malgré l’exemple de l’Orient qui inspira l’Europe pour ses parfums mais pas forcément pour ses moeurs en matière de propreté.

Chypre fut apparemment pendant longtemps une île de parfumeurs, de par la richesse de ses plantes à parfum européennes. Et si on dit que dès le Moyen-Age, les parfumeurs chypriotes créèrent une eau de Chypre, les recettes, reprises par les parfumeurs français, sont promises à une belle destinée dans l’histoire du parfum. Au 18 ème siècle, le parfum de Chypre devient une poudre pour perruques qui servait aussi de base à d’autres parfums pour assainir l’atmosphère – du moins d’après les conceptions de l’époque.

Au final, et comme souvent dans les parfums anciens, il est difficile de définir de quoi se compose une poudre de Chypre tant la parenté entre une recette et une autre issue du même livre ne semble exister que dans la forme du parfum poudreux. Plus tard, l’industrie naissante des parfums, et ce dès la moitié du 19 ème siècle, décrira l’accord chypré et lui donnera une destinée qui continue, en choisissant l’une de ces recettes pour base : celle qui associe le musc à la mousse de chêne.

Reconstitué dans l’atelier du Labo, elle est vendue en boutique sous le nom de « Poudre de Chypre historique verte », en opposition à la noire, dotée d’une tout autre composition.

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C’est une recette assez complexe, qui nécessite de nombreuses techniques et étapes, dont un enfumage. Néanmoins, si la base est reconnaissable par la mousse de chêne et le musc, elle est de parenté un peu plus lointaine avec l’accord chypré en laquelle elle évoluera avec la parfumerie moderne qui la compose à partir de mousse de chêne, musc, patchouli et bergamote – et de laquelle la texture poudreuse a complètement disparu.

Pour autant, ce n’était pas la seule recette de poudre de Chypre de l’époque, dont elle n’est d’ailleurs qu’une variante qui a eu ensuite une belle destinée. Dans le même ouvrage se trouve une première poudre de Chypre, dont la couleur finale hésite entre le gris anthracite et le noir – ce pourquoi je lui ai donné le nom de « Poudre de Chypre noire historique ».

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La composition en est plus riche que celle à base de mousse de chêne puisqu’elle contient près d’une dizaine d’ingrédients, mais à l’inverse, s’avère plus simple en terme de réalisation puisqu’il ne s’agit que d’un simple mélange d’ingrédients principalement odorants.

Lorsqu’on évoque la poudre de Chypre à l’époque où elle servait encore de poudre pour perruques, il pouvait donc s’agir indifféremment de l’une ou de l’autre recette, malgré leur composition et leur odeur complètement différentes. Plus tard, le choix de l’une des recettes pour base de ce qu’on appellera les parfums chyprés peut donner l’impression, avec le temps qu’il n’y en eut jamais qu’une. Un inconvénient à l’heure où la mousse de chêne, reconnu ingrédient allergisant, disparaît de plus en plus de la parfumerie, condamnant nécessairement du même coup ce qu’on appelle depuis le 19 ème siècle en parfumerie, la famille des chyprés, qui  ne peuvent exister sans cette base.

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Que vous aimiez ou non les parfums chyprés, que vous fassiez ou non de la reconstitution en costume du 18 ème siècle pour donner tout leur sens et leur authenticité à ces parfums historiques, retrouvez les deux poudres de Chypre sur :

La boutique du Labo de Cléopâtre

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