Le khôl de Cléopâtre

Parmi les nombreuses choses – le plus souvent farfelues- qu’on peut lire sur les soins de beauté de Cléopâtre, il y en a une seule qui soit admissible : Cléopâtre portait du khôl.

Les raisons sont en effet nombreuses pour lesquelles la célèbre reine d’Egypte portait certainement ce fard : 

  • En Egypte, hommes, femmes et enfants le portaient déjà depuis des millénaires – on en a trouvé la trace avant la construction des pyramides, précise Philippe Walter, directeur du laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale.
  • Un pays de sable comme l’Egypte nécessitait que sa population en porte pour soigner et protéger ses yeux, sans cesse agressés par de nombreuses maladies. Les chercheurs vont jusqu’à émettre l’hypothèse que la civilisation égyptienne doit peut-être son développement à cette invention qui lui servit de médicament, enlevant les obstacles entre les idées et leur réalisation, qui nécessitait une bonne vision.
  • Les différentes représentations des pharaons les montrent avec les yeux cerclés de noir, ce qui, dans un pays qui l’a inventé, représente beaucoup plus qu’une simple convention picturale.
  • Un des titres de Cléopâtre VII est Philopatris « qui aime sa patrie ». Il paraît difficile de prétendre aimer sa patrie sans porter soi-même une de ses plus brillantes inventions. Certes, ce qu’on appelle le nationalisme n’est pas apparu avant le XIX ème siècle, mais certaines formes voisines existaient déjà. Et, dans l’Egypte de Cléopâtre, où les pharaons à la tête du pays n’étaient plus Egyptiens mais Grecs depuis plusieurs siècles, le sujet était sensible. Plutarque décrit d’ailleurs la dernière reine d’Egypte comme parlant égyptien – contrairement à ses prédécesseurs – et se souciant du pays.

Pourquoi ne peut-on pourtant être assuré de savoir si elle portait du khôl ?

  • Ce qu’il reste du Kosmètikon – le livre de recettes de cosmétiques de Cléopâtre – n’en parle pas. Même si on le retrouvait entièrement, il y a des chances pour qu’aucune recette n’en ait été donnée car le khôl était assez courant, ancien, et presque institutionnel pour qu’on en trouve facilement et fait par des spécialistes depuis des millénaires sans avoir besoin de le préparer soi-même.
  • Les images de Cléopâtre sont rares, incertaines et peu représentatives. Reine appartenant à la fois aux mondes grec et égyptien, les images de Cléopâtre correspondent soit au monde égyptien et elles sont alors trop stéréotypées pour représenter autre chose qu’une pharaonne ou une déesse selon des conventions millénaires, soit grec et figurent surtout sur les monnaies qui ne prennent en compte que les reliefs et non les couleurs. Les rares statues grecques qui existent sont hypothétiques; et même s’il s’agissait de Cléopâtre, aucune statue de l’Antiquité n’a conservé ses couleurs d’origine.

Quel khôl devait porter Cléopâtre ?

  • Elle portait très certainement cet incroyable khôl égyptien que les chercheurs ont retrouvé dans les boîtes à khôl du Louvre et qu’ils ont décrit comme fabriqué à base de laurionite synthétisée dans un long processus décrit par Dioscoride, médecin du I er siècle – et plus rapidement par Pline, qui n’était pas médecin – soit un siècle après la mort de Cléopâtre. Le procédé durait un mois ou plus et, s’il pouvait varier dans sa manière, consistait toujours en purification lente et méthodique dans plusieurs eaux jusqu’à ce que le mélange de litharge et de sel de roche ait cessé d’être nocif.
  • On a parfois parlé de couleur verte ou bleue parmi les couleurs de khôl de Cléopâtre. Le vert a effectivement existé. Fait à partir de malachite, il constitue même certainement le premier khôl créé par les Egyptiens, et les papyrus médicaux comme le Ebers en font effectivement mention. Mais c’était un procédé très ancien, déjà démodé depuis longtemps du temps de Cléopâtre et dont les représentations picturales elles-mêmes conservent à peine la trace. Par ailleurs, aucun texte plus ou moins contemporain de la célèbre reine d’Egypte n’en mentionne ni la technique ni l’usage, ce qui suggère que ce n’était certainement plus employé. Quant au bleu, il est facile de l’associer à tout ce qui est égyptien puisque c’est aussi une couleur que seul ce peuple avait synthétisée et abondamment utilisée dans l’art avant qu’elle tombe dans l’oubli. Une salle du Louvre est même consacrée au bleu d’Egypte, mais rien n’indique que cela ait été employé en maquillage, en tous cas dans les textes des médecins, botanistes et historiens de l’époque. Et quand on retrouve quelques exemples en art, cela semble plutôt être une fantaisie, une originalité plus technique qu’un reflet de la réalité – les Egyptiens semblant d’ailleurs s’être beaucoup plus préoccupé d’art que de réalisme.

 

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

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Le khôl, mythe et réalité

Le khôl est un produit de maquillage noir en poudre qui possède un très grand pouvoir de fascination dans l’imaginaire collectif et ce pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il est le premier fard connu de l’histoire et que nous y avons été sensibilisés par les oeuvres d’art égyptiennes représentant toujours des gens qui en portaient. D’autre part, en plus d’être esthétique, ce produit de maquillage était aussi un collyre, une préparation médicale destinée à soigner ou à protéger les yeux dans un environnement qui le nécessitait. Yeux agrandis, embellis et soignés en même temps : il n’en fallait pas plus pour impressionner les autres civilisations qui ne l’avaient pas créé.

Mais le khôl inventé par les Egyptiens impressionne aussi les scientifiques d’aujourd’hui car il présente certainement le premier processus chimique dans un but médicinal : la production synthétique de laurionite, dérivée de la galène en réalité très rare dans la nature et qu’ils obtenaient au bout d’un lent processus d’un mois. Or, la galène, composée de plomb, est évidemment toxique sans ce procédé complexe qui lui permet de « perdre toute sa causticité« , selon les termes de Dioscoride, médecin grec qui en a révélé le procédé. La laurionite ainsi synthétisée devient alors non seulement inoffensive, mais de plus protectrice, apte à activer les défenses immunitaires, d’où son emploi dans le khôl devenu beaucoup plus que du simple maquillage et justifiant ainsi son importance dans les papyrus médicaux traitant de maladies oculaires, comme le célèbre Ebers.

Ce premier khôl, impressionnant par la technologie vieille de plus de 4000 ans et pourtant pointue dont il est issu, est un peu l’arbre qui cache la forêt. Dans son article « le khôl, médicament oculaire de l’Antiquité à nos jours », Michel Faure nous explique en effet que le mot khôl a tout autant désigné le collyre noir, la façon de l’appliquer, toutes sortes de collyres secs aux compositions très différentes, mais aussi la galène, l’antimoine et le charbon. De la même façon, selon qu’il est vendu dans un pays où les contrôles sanitaires sont stricts et que la législation interdit l’emploi de substances toxiques tels que la galène et l’antimoine – ingrédients pourtant traditionnels du célèbre fard – le khôl ne désigne pas le même produit dans ses actifs comme dans son innocuité. Ainsi, au Maghreb, en Asie, et au Moyen-Orient, de nombreux khôls contiennent une proportion de plomb qui, parfois non négligeable, provoque souvent des empoisonnements même chez les enfants en bas âge et est devenu une préoccupation de santé publique parmi les communautés héritières de cette tradition.

Car effectivement, mettre du noir sur ses yeux pour les agrandir et faire plus joli comme nous le faisons en Occident, ou en mettre pour soigner ses yeux et éloigner le mauvais oeil, ce n’est pas le même acte culturel. Dans le premier cas, seule une femme qui veut s’embellir en mettra, et dans le second, ce sera toute la famille qui aura, de plus, la fierté d’obéir à la tradition et de faire un acte sanitaire et rituel. Car il faut le reconnaître: le khôl est un produit aussi historique que culte dont n’importe quelle personne serait fière si elle l’avait dans sa culture, comme on est toujours fier du produit national que le monde entier admire et nous envie. Mais c’est aussi ce qui va inciter à la fraude d’un côté et la naïveté de l’autre…

Le plomb, en effet, provoque le saturnisme et hormis la couleur noire, le khôl des anciens Egyptiens semble ne rien avoir de commun avec le khôl d’aujourd’hui qui ne se fait certainement pas en un mois en respectant toutes les étapes rigoureuses pour créer la laurionite de synthèse. Autrement dit, ce qu’on appelle khôl est soit un cosmétique destiné uniquement au maquillage qui peut être soit inoffensif dans un contexte de législation stricte et de contrôle rigoureux, soit potentiellement dangereux par la présence de plomb dans un contexte moins rigoureux. Ou, au contraire, cela désigne l’ancien produit cosmétique des Egyptiens qui savaient soigner et embellir en transformant un métal toxique en un produit soignant et protecteur mais qui n’existe plus. Les uns et les autres ne doivent pas se confondre car hormis la fonction d’un maquillage noir pour les yeux, ils n’ont rien de commun.

Qu’on y réfléchisse dans un contexte de santé publique : d’un point de vue éthique, qui accepterait de risquer d’empoisonner une personne avec du plomb sous le prétexte que, théoriquement, sous forme de laurionite, il devient protecteur ?

Ainsi, le souvenir du vrai khôl égyptien antique nous met face à un dilemme moral qui nous oblige à rester dans les limites de la spéculation et des théories pour les uns, dans la confiance aveugle et dangereuse pour les autres… IMG_6385.JPG

Plus sur ce passionnant sujet :

Le khôl égyptien et médecine traditionnelle

le khôl, médicament et fard oculaire de l’Antiquité à nos jours

( Photo à la Une : Boîtes à khôl des Antiquités égyptiennes du Louvre; boîte à khôl, galène et poudre de khôl contemporains provenant d’Asie et du Moyen-Orient )

Cet article et cette photo sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

 

Analyse du khôl égyptien

Voici un court mais intéressant documentaire scientifique qui décrypte les secrets millénaires de fabrication du khôl égyptien, à la fois maquillage et soin aussi complexe à réaliser que très ordinaire à porter.

(Photo à la Une : galène, brillant et toxique minerai de plomb à partir duquel on faisait le khôl dans l’Egypte antique.)