Zoom sur quelques recettes de Cléopâtre

Cléopâtre est censée avoir écrit un ouvrage de cosmétiques qui a longtemps fait douter de son authenticité. Pourtant, les ouvrages de cosmétiques, bien que décriés aussi à leur époque, étaient malgré tout l’oeuvre de médecins, savants ou femmes intellectuelles comme Aspasie, compagne de Périclès, et bien sûr, la célèbre reine d’Egypte.

Ces ouvrages ont connu un sort semblable, disparaissant complètement au fil des siècles tandis que quelques recettes choisies par des médecins sont parvenues jusqu’à nous pour une raison qui nous échappe car nous ne partageons plus leur culture mais qui pour eux avait du sens. C’est ainsi que des recettes de Cléopâtre ou de Criton se retrouvent dans les livres de grands médecins de l’Antiquité comme Aetius d’Amide ou Galien, au milieu d’autres qu’ils donnaient par souci d’information, de saine curiosité intellectuelle et d’intérêt pour leur science.

On a aussi fait cette remarque que les recettes de Cléopâtre étaient très axées sur les cheveux et leur chute, faisant songer à la relation de la grande reine d’Egypte avec un César vieillissant et se dégarnissant. Mais il n’en est rien. Les recettes trouvées sont celles que les médecins grecs ont conservées après les voir personnellement choisies plus certainement selon leurs obsessions personnelles. La plupart des autres recettes de Cléopâtre ont disparu, reléguées dans l’oubli par le désintérêt des médecins qui ont eu sur la mémoire médicale droit de vie et de mort sur les remèdes donnés par des auteurs qu’ils décidèrent de sauvegarder dans leur oeuvre de compilation, ou d’ignorer.

Si auteurs grecs et romains ont gardé majoritairement les recettes pour empêcher la chute des cheveux, c’est donc certainement plus par crainte de leur propre calvitie. Voici la recette la plus complète et jugée la plus efficace de celles attribuées à Cléopâtre.

« Cette recette est plus puissante que toutes, agissant également contre la chute des cheveux; appliquée aussi avec de l’huile ou du parfum sur ceux qui commencent à être chauves ou bien sur ceux qui ont une calvitie du haut de la tête, elle est merveilleuse. Souris domestiques calcinées, une partie, rameau de vigne calciné, une partie, dents de cheval calcinées, une partie, graisse d’ours, une partie, moelle de cerf, une partie, écorce d’acore, une partie – tout cela doit être broyé sec et, tandis que le miel sera ajouté au mélange en quantité suffisante, jusqu’à obtenir la consistance du miel, que l’on broie et mélange la graisse et la moelle fondues : que l’on mette de côté le remède dans une boîte en cuivre et que l’on en frictionne l’alopécie jusqu’à la repousse des cheveux. De même, en cas de chute de cheveux, il faut faire une onction quotidienne. »

Galien de comp. med. sec.

Peu ragoûtant, n’est-ce pas ?

Pourtant, sauf pour le nombre important de ces ingrédients censés garantir son efficacité, cette recette est classique dans ses composants qu’on retrouve notamment chez Pline l’Ancien, comme on retrouve d’autres recettes de Cléopâtre presque littéralement chez ce même auteur :

« La graisse d’ours mêlée à du labdanum, guérit l’alopécie. » Histoire naturelle. XXVIII

« La cendre de tête de rat, celle de sa queue et celle de l’animal entier guérissent l’alopécie. » XXIX

« La cendre d’écorce de vigne regarnit de poils les zones brûlées. » XXIII

Ailleurs, Pline écrit :

« Certains ont préféré aussi employer de la moutarde dans du vinaigre. »

Une recette qui n’est pas sans rappeler une autre de Cléopâtre :

« Une drachme de moutarde, une drachme de cresson, appliquez le tout broyé finement avec du vinaigre, après avoir préalablement rasé et lavé avec du nitre la zone à traiter, mais il est préférable de scarifier. »

Plus loin, on retrouvera des crottes de souris et têtes de mouches calcinées, chou séché, recettes qu’on retrouvera également chez Pline, mais auxquelles il ajoutera de la cendre de tête de hérisson, des lézards incinérés avec la racine d’un roseau frais (l’acore, qu’on retrouve aussi chez Cléopâtre), de la cendre de peaux de vipères et bien sûr, la très classique graisse d’ours, qui se vend encore.

Cléopâtre, comme nous tous, était moins que le fantasme qu’elle a généré, mais juste une femme de son temps avec ses croyances et ses valeurs, unanimement partagées. Bref, une femme de savoir – car à son époque, tout cela, c’était de la science ! – plus qu’une femme d’invention.

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Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

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Cléopâtre sentait-elle le bitume ?

Non, ceci n’est pas un titre volontairement provocateur.

En août 2016, invitée par l’historien Christian Schwentzel, spécialiste des Ptolémées – et donc de Cléopâtre – à regarder Secrets d’Histoire, l’émission de Stéphane Bern à laquelle il avait participé, je décide, contre mon habitude, de regarder .

De nombreux thèmes sont abordés, des spécialistes interviennent, des objets intéressants sont exposés. Il est même question des parfums antiques, ce qui n’est pas vraiment pour me déplaire, jusqu’à cette affirmation d’un parfumeur, spécialiste dans son domaine : »Cléopâtre devait sentir le bitume. »

Je ne sais pas ce qu’en ont pensé les millions de téléspectateurs qui ont entendu ça, mais dans mon foyer, où on connaît très bien la senteur et – même si un peu moins- les ingrédients du parfum de Cléopâtre, tout le monde a été consterné. Mon foyer, c’est peu de gens qui ont senti ce parfum. Ce spécialiste est un homme réputé qui a l’art de faire des parfums que vous portez sûrement ou que vous connaissez, et qui est donc une autorité incontestée dans son domaine. Moi, je ne suis personne, et quelques milliers de personnes seulement ont visité ce blog.

Et pourtant, je peux l’affirmer : Cléopâtre ne sentait pas le bitume, mais les résines, les feuilles, les fleurs, réunies dans un même parfum, certes, mais qui ne contenait pas de bitume, aussi bien dans la recette contemporaine que dans la recette originelle.

Tant que l’affirmation m’apparaissait comme outrancière, je n’ai jamais pris la peine d’en faire un article, même si la formule m’a quand même bien obsédée. Mais il y a peu de temps, me penchant sur une recette d’un Kyphi donnée par Plutarque, j’ai compris le raisonnement qui avait permis de le penser. Dans la recette, en effet, le mot aspalathus apparaît. Il apparaît parfois tel quel dans les traductions, et parfois même comme « asphalte », c’est-à-dire du bitume.

Le Kyphi était le parfum traditionnel égyptien et Cléopâtre était également égyptienne, donc elle devait nécessairement sentir son parfum national, s’est certainement dit ce spécialiste.

Dans Parfums antiques, de l’archéologue au chimiste, d’autres spécialistes, Jean-Pierre Brun et Xavier Fernadez traduisent aspalathus par alhagi, c’est-à-dire une fleur du Moyen-Orient. Dans Le nom des plantes dans la Rome antique, Jacques André traduit aspalathus par alhagi ou « épine de chameau », même si d’autres pensent que c’étaient des astragales orientales. Dans tous les cas, c’est un végétal, une fleur odorante et non du jus de fossiles datant de millions d’années, même si, il est vrai, on utilisait bien le bitume naturel dans l’Antiquité, mais surtout dans la construction de bateaux.

Par ailleurs, Cléopâtre ne portait pas de Kyphi. Représentante de sa dynastie, elle portait un parfum plus moderne que le kyphi qui avait déjà au moins 1500 d’âge quand elle était au pouvoir et qui était avant tout rituel et médicinal. Certes, le parfum de Cléopâtre était aussi censé guérir les maladies de toute sa dynastie, mais celle-ci dépendait du règne d’Alexandre et de la culture grecque bien plus que de la culture égyptienne. Alexandrie, qui portait d’ailleurs le nom du grand conquérant -dont Ptolémée était un des généraux-était une ville à part, très peu égyptienne en réalité, et les parfums qu’y employait la famille royale étaient ceux apparus à la faveur des conquêtes du grand macédonien.

Sur le site d’Olfothèque, consacré aux parfums, on relève justement : »Les conquêtes d’Alexandre, sa découverte des 4 routes des épices et des aromates, introduisent l’usage du santal, de la cannelle, de la muscade, du nard, du benjoin, du costus. »

L’humanité, égale à elle-même, a toujours profité de ses nouvelles connaissances pour avancer, et quelle que soit l’époque, les hommes et femmes de pouvoir aiment le luxe et les belles choses qui leur semblent si bien les représenter, particulièrement si ce sont des nouveautés. Et eux aussi subissent les lois complexes de la mode, dépendante elle-même des nouvelles technologies, quel que soit le moment où elle exerce son pouvoir.

Or, même dans l’Antiquité, une reine moderne, élégante et d’origine grecque n’avait pas envie de sentir un vieil encens de temple de plus d’un millier d’années. Par ailleurs, même si elle aimait et respectait son pays plus que ses prédécesseurs, elle savait certainement que ce n’est pas avec un encens d’église qu’on captive un César ou un Marc-Antoine et qu’on marque l’histoire. Car non, même à l’époque de Cléopâtre, le parfum, ce n’était pas qu’un détail et surtout pas une approximation.

Mais bon, je suis juste une blogueuse à quelques milliers de visites, et que j’aie eu entre les mains les documents, les produits, que j’aie les connaissances et même le recoupement des informations, je n’ai pas l’audience d’une émission populaire de chaîne nationale, même si je dis vrai quand je prétends que Cléopâtre ne sentait pas le bitume.

Monsieur Stéphane Bern, si vous me lisez…

Le parfum non réalisé à 100% mais 100% sans bitume, je vous le propose -fait de mes mains et d’après les documents antiques – dans ma boutique Etsy.

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

La boutique du Labo de Cléopâtre

Ceux qui me suivent depuis quelques temps connaissent mon parcours de mon premier blog, Echodecythere, consacré à la beauté à mon second, le Labo de Cléopâtre, consacré aux cosmétiques antiques, et notamment ceux de Cléopâtre.

Maintenant, le Labo de Cléopâtre, c’est aussi une boutique sur Etsy en lien avec toutes mes recherches et les sujets évoqués sur mes blogs.

Alors, devinez ce que je vends dans ma boutique ?

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  • Oui, je vends une version du Détergent de Cléopâtre, le parfum de la dernière reine d’Egypte d’après le Kosmètikon.
  • Non, on ne peut pas être sûr que c’était de façon certaine le parfum de Cléopâtre, et même, c’est certain que ce n’était pas exactement lui puisqu’on ne peut le reproduire fidèlement aujourd’hui. Mais plus de 6 ingrédients sur 10 utilisés dans la recette originale y sont présents dans des proportions et selon des modalités qui étaient exigées – du moins quand c’était possible. En bref, c’est un produit qui doit ressembler au niveau de sa texture et de son odeur au produit de beauté de Cléopâtre.

Mais on n’ouvre pas une boutique avec un seul produit…

Ce que je vous propose dans ma boutique, ce sont des senteurs de l’Antiquité, c’est-à-dire plusieurs authentiques parfums historiques dont aucun n’a été inventé. Chacun, en effet, est né soit d’une recette historique précise, soit d’une description ou d’un texte littéraire évoquant des parfums. Parfois, certains ingrédients n’existent plus, ne sont plus disponibles ou ne peuvent être utilisés en l’état. Dans ce cas, il a pu m’arriver de remplacer un ingrédient avec un autre qui lui était proche.

Que trouve-t-on concrètement dans ma boutique ?

  • Des mélanges d’encens correspondant à de vraies senteurs de l’Antiquité, comme l’encens d’Aphrodite.
  • Des kyphis, autres mélanges d’encens d’origine égyptienne mais que tout le monde antique avait adopté et adapté.img_7279
  • Des mélanges de plantes ou de résines plus ou moins en poudre qui servaient de parfums secs, qu’on appelait diapasmas et qui servent aujourd’hui à parfumer l’atmosphère d’un lieu, un petit espace, etc.img_7214
  • Attention : Chacun des parfums du Labo de Cléopâtre est un produit de senteur mais non un cosmétique. Ils ne sont pas destinés à entrer en contact avec la peau.
  • Les matières premières sont les résines odorantes, quelques écorces, feuilles, racines, épices qu’on employait dans les parfums antiques et qu’on utilise toujours dans les parfums orientaux. Par contre, inutile d’y chercher un produit chimique moderne, une plante découverte sur le sol américain ou utilisée seulement à partir du Moyen-Age, car vous n’en trouverez pas.
  • Mes produits ne contiennent pas non plus d’ajouts d’huiles essentielles pour renforcer l’odeur; le parfum est conforme à ce qui était possible et ce qui se faisait dans l’Antiquité. La tradition n’est d’ailleurs pas perdue puisque nous la connaissons depuis toujours à travers le simple sachet de lavande. L’Orient par contre, la connaît au travers des coussins remplis d’herbes et de fleurs séchées qu’on met un peu partout dans les chambres et les vêtements pour les parfumer.

Ce sont toutes ces traditions que je veux faire redécouvrir dans ma boutique en même temps que les senteurs qu’aimaient les Anciens. Ce sont des parfums à la fois simples et historiques que les gens goûtaient à travers les encens et donc la fumée – « per fume »- lors des rituels, fêtes ou commémorations, ou dans la vie quotidienne où les diapasmas étaient polyvalents et servaient autant de parfum que de cosmétique aux usages aussi complexes que ceux d’aujourd’hui.

Alors si les parfums et les cosmétiques antiques vous passionnent, venez visiter ma boutique où vous attendent ces parfums historiques dont la collection s’enrichira bientôt d’autres senteurs authentiques ressuscitées de l’Antiquité. Vous pourrez ainsi découvrir ce qu’on sentait et aimait sentir à l’époque où on vénérait Aphrodite et où la séduction de Cléopâtre faisait plus trembler que rêver les belles Romaines. Quoique…img_7306

Cet article et ces photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Cosmétiques de Cléopâtre et tabous

Etudier les vrais cosmétiques de Cléopâtre est à la fois quelque chose de fascinant et de déconcertant. Fascinant parce qu’on ne peut être qu’impressionné par les millénaires qui nous séparent des quelques recettes conservées du Kosmètikon de Cléopâtre comme de celles laissées par d’autres, médecins ou botanistes antiques, et déconcertant parce que justement, après deux millénaires, le fossé culturel qui nous sépare est devenu si immense que ces recettes nous choquent.

A l’ère où pasteurisation, stérilisation, hygiénisme et orthorexie font loi, les droits des animaux émeuvent plus que le sort des hommes, au point que si le propriétaire d’un animal a laissé celui-ci dans des conditions de traitement déplorable à cause de sa santé mentale, physique ou économique défaillante, les médias vont préférer relever la peine de prison avec sursis que la détresse qui l’a conduit là et l’empathie que cela devrait aussi nous inspirer…

Dans un tel contexte, difficile d’être sensible aux vraies recettes de Cléopâtre qui, loin des roses, lait, jasmin, qui font rêver, emploient des fientes et des têtes de souris, des dents de cheval calcinées, de l’urine, de la poussière, les plus vulgaires plantes potagères et des racines dignes des pires potions de sorcière de notre imaginaire collectif.Ce tabou est le plus évident. Mais il en est d’autres plus subtils.

Ceux qui veulent étudier Cléopâtre « sérieusement » vont évidemment le faire d’un point de vue historique et politique. Or, ceux qui ont écrit sur elle étaient ces historiens et poètes romains qui ont subi ou construit  la politique de dénigrement des plus vulgaires destinée à la discréditer. L’histoire, la politique, du point de vue de la recherche, c’est « sérieux », et même s’il faut pour cela consulter des ouvrages d’auteurs qui n’ont pas eu de scrupules quant à la notion d’objectivité à la base des recherches actuelles.

Mais qu’en est-il des cosmétiques ? Les sujets « cosmétiques », « produits de beauté » sont en eux-mêmes toujours dénigrés en terme de culture. En gros, c’est « un truc de bonne femme ! ». Quelle personne « sérieuse » pourrait s’y intéresser à part pour faire de l’argent, créer une industrie – ce qui en effet fonctionne très bien – ? On pensait déjà comme ça à l’époque de Cléopâtre. Le seul intérêt que les chercheurs « sérieux » pourrait leur trouver relève de l’histoire de la chimie. Mais ce n’est pas tous les jours qu’on trouve des produits aussi performants et impressionnants que le khôl égyptien, car pour le reste, on se retrouve toujours face à des recettes atroces qu’on retrouve dans les grimoires anciens de magie et qui nous viennent en réalité de la médecine antique.

La dignité retrouvée des recettes de Cléopâtre pourrait se trouver ici : dans le domaine de la médecine auquel ces recettes appartenaient puisque c’est dans des ouvrages de médecins antiques qu’ont été conservées les seules recettes de Cléopâtre que nous possédons encore. Sauf que, la médecine galénique, de même que la plupart des livres de médecine de l’Antiquité ont été abandonnés il y a déjà quelques siècles malgré une période de redécouverte induite par les médecins arabes qui les avaient conservés et qui nous ont permis de les redécouvrir à la Renaissance. La majorité des oeuvres de Galien croupit désormais, méconnues, dans leur latin d’origine, constituant pourtant, à elles seules, le tiers de ce qui nous reste de la littérature antique. Les autres ouvrages médicaux traduits datent le plus souvent de la Renaissance, époque où les poisons de l’Antiquité passaient encore pour des remèdes et tuaient gentiment les riches coquettes de l’époque qui espéraient accroître leur beauté et les faveurs des rois.

On comprend alors que la médecine d’aujourd’hui n’ait pas envie de se pencher sur cet héritage encombrant et dangereux s’il était laissé à la portée de tous, et qu’elle préfère laisser Galien, ses prédécesseurs comme Hippocrate, et ses successeurs – ou presque !- comme Oribase, tomber dans l’oubli en même temps que le latin et le grec. Car si la discipline est redevable à ces médecins historiques de l’invention de ses principes éthiques et déontologiques, elle en est beaucoup moins l’héritière des théories et des techniques que de celles des médecins et chimistes des deux derniers siècles. Par ailleurs, ayant globalement délaissé, parfois dans un grand mépris, les plantes pour la chimie, on les voit mal s’intéresser à des recettes de beauté à base de racine de berce, de bettes, de chou ou de jus de mûres; sans compter les plantes toxiques utilisées dans les recettes qui ne vont pas favoriser la confiance…

Bref, des millénaires plus tard, Cléopâtre, la femme et non moins reine, a encore et toujours le même défaut pour nos contemporains : celui d’avoir été une femme qui n’a pas voulu faire oublier son sexe pour être crédible en politique et qui s’est donc intéressée à la beauté, un des seuls domaines qu’il a toujours été permis aux femmes d’investir, même s’il était déjà décrié.

Malheureusement pour certains, la reine d’Egypte était une femme; et négliger cet aspect, c’est encore négliger une donnée essentielle de sa personnalité, de son histoire et de sa culture. Malgré cela, les femmes fières d’être des femmes cherchant les recettes de beauté de Cléopâtre mais ne voulant que les jolies fleurs et du lait repoussent tout autant la reine d’Egypte telle qu’elle était que les historiens qui ne s’intéressent qu’à la femme politique. Cléopâtre, comme tous les autres individus, ne se compartimente pas, et ne se découpe pas selon notre ligne idéologique et l’image qu’on voudrait avoir d’elle…

Cet article et cette photo sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Le khôl de Cléopâtre

Parmi les nombreuses choses – le plus souvent farfelues- qu’on peut lire sur les soins de beauté de Cléopâtre, il y en a une seule qui soit admissible : Cléopâtre portait du khôl.

Les raisons sont en effet nombreuses pour lesquelles la célèbre reine d’Egypte portait certainement ce fard : 

  • En Egypte, hommes, femmes et enfants le portaient déjà depuis des millénaires – on en a trouvé la trace avant la construction des pyramides, précise Philippe Walter, directeur du laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale.
  • Un pays de sable comme l’Egypte nécessitait que sa population en porte pour soigner et protéger ses yeux, sans cesse agressés par de nombreuses maladies. Les chercheurs vont jusqu’à émettre l’hypothèse que la civilisation égyptienne doit peut-être son développement à cette invention qui lui servit de médicament, enlevant les obstacles entre les idées et leur réalisation, qui nécessitait une bonne vision.
  • Les différentes représentations des pharaons les montrent avec les yeux cerclés de noir, ce qui, dans un pays qui l’a inventé, représente beaucoup plus qu’une simple convention picturale.
  • Un des titres de Cléopâtre VII est Philopatris « qui aime sa patrie ». Il paraît difficile de prétendre aimer sa patrie sans porter soi-même une de ses plus brillantes inventions. Certes, ce qu’on appelle le nationalisme n’est pas apparu avant le XIX ème siècle, mais certaines formes voisines existaient déjà. Et, dans l’Egypte de Cléopâtre, où les pharaons à la tête du pays n’étaient plus Egyptiens mais Grecs depuis plusieurs siècles, le sujet était sensible. Plutarque décrit d’ailleurs la dernière reine d’Egypte comme parlant égyptien – contrairement à ses prédécesseurs – et se souciant du pays.

Pourquoi ne peut-on pourtant être assuré de savoir si elle portait du khôl ?

  • Ce qu’il reste du Kosmètikon – le livre de recettes de cosmétiques de Cléopâtre – n’en parle pas. Même si on le retrouvait entièrement, il y a des chances pour qu’aucune recette n’en ait été donnée car le khôl était assez courant, ancien, et presque institutionnel pour qu’on en trouve facilement et fait par des spécialistes depuis des millénaires sans avoir besoin de le préparer soi-même.
  • Les images de Cléopâtre sont rares, incertaines et peu représentatives. Reine appartenant à la fois aux mondes grec et égyptien, les images de Cléopâtre correspondent soit au monde égyptien et elles sont alors trop stéréotypées pour représenter autre chose qu’une pharaonne ou une déesse selon des conventions millénaires, soit grec et figurent surtout sur les monnaies qui ne prennent en compte que les reliefs et non les couleurs. Les rares statues grecques qui existent sont hypothétiques; et même s’il s’agissait de Cléopâtre, aucune statue de l’Antiquité n’a conservé ses couleurs d’origine.

Quel khôl devait porter Cléopâtre ?

  • Elle portait très certainement cet incroyable khôl égyptien que les chercheurs ont retrouvé dans les boîtes à khôl du Louvre et qu’ils ont décrit comme fabriqué à base de laurionite synthétisée dans un long processus décrit par Dioscoride, médecin du I er siècle – et plus rapidement par Pline, qui n’était pas médecin – soit un siècle après la mort de Cléopâtre. Le procédé durait un mois ou plus et, s’il pouvait varier dans sa manière, consistait toujours en purification lente et méthodique dans plusieurs eaux jusqu’à ce que le mélange de litharge et de sel de roche ait cessé d’être nocif.
  • On a parfois parlé de couleur verte ou bleue parmi les couleurs de khôl de Cléopâtre. Le vert a effectivement existé. Fait à partir de malachite, il constitue même certainement le premier khôl créé par les Egyptiens, et les papyrus médicaux comme le Ebers en font effectivement mention. Mais c’était un procédé très ancien, déjà démodé depuis longtemps du temps de Cléopâtre et dont les représentations picturales elles-mêmes conservent à peine la trace. Par ailleurs, aucun texte plus ou moins contemporain de la célèbre reine d’Egypte n’en mentionne ni la technique ni l’usage, ce qui suggère que ce n’était certainement plus employé. Quant au bleu, il est facile de l’associer à tout ce qui est égyptien puisque c’est aussi une couleur que seul ce peuple avait synthétisée et abondamment utilisée dans l’art avant qu’elle tombe dans l’oubli. Une salle du Louvre est même consacrée au bleu d’Egypte, mais rien n’indique que cela ait été employé en maquillage, en tous cas dans les textes des médecins, botanistes et historiens de l’époque. Et quand on retrouve quelques exemples en art, cela semble plutôt être une fantaisie, une originalité plus technique qu’un reflet de la réalité – les Egyptiens semblant d’ailleurs s’être beaucoup plus préoccupé d’art que de réalisme.

 

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Que nous apprennent les recettes de beauté de Cléopâtre ?

Les fragments qui nous restent des recettes de beauté de Cléopâtre sont au nombre d’une vingtaine. Le premier sentiment que ça laisse est que ça fait vraiment peu. C’est la première déception.

La seconde déception, majeure, est que ces recettes sont difficiles voire impossibles à réaliser et à concevoir psychologiquement puisque certains ingrédients comme des têtes de souris mortes et autres excréments de souris, dents de cheval et moelle de cerfs sont particulièrement rebutants. L’utilisation de tels ingrédients n’est pas propre à Cléopâtre : on les retrouve dans d’autres recettes cosmétiques ou médicales de son époque et au-delà puisque des livres de magie plus tardifs en sont pleins. En effet, il ne faut pas oublier que les Anciens ne disposaient à peu de choses près que de leur environnement pour inventer des remèdes. Autrement dit, notre répugnance ne doit pas nous aveugler sur leur créativité et leur volonté de soulager les maux des êtres vivants ( puisqu’ils soignaient aussi les animaux) et trouver des solutions aux différents problèmes posés par l’existence.

La majorité des recettes de Cléopâtre concernent des soins pour les cheveux et des moyens de lutter contre l’alopécie. Ce n’est pas propre à Cléopâtre. Toute l’époque est parcourue de ces préoccupations qui démontrent surtout l’importance de la chevelure dans l’intérêt pour l’esthétique, ce que confirme l’étude de Pierre Brûlé sur la question dans son livre Les sens du poil. Ainsi, le nombre de recettes de Pline destinées à faire repousser les cheveux est impressionnant ! Par ailleurs, d’un médecin à l’autre et même chez Pline, on retrouve certaines recettes déjà mentionnées chez Cléopâtre, et ce jusqu’à la fin de l’Antiquité. D’un auteur et d’un ouvrage à l’autre, il est vrai, les médecins reprennent le travail de ceux qui les ont précédés.

On peut donc en conclure que retrouvant les recettes de Cléopâtre d’un traité à l’autre de médecine, celle-ci n’a rien apporté de neuf sur ces questions. En effet, si les recettes se reprennent d’auteur en auteur, difficile d’en vérifier la provenance. Pourtant, chaque nouvel auteur a bien repris une recette spécifique de Cléopâtre pour enrichir son contenu et prétend même parfois l’avoir utilisée en précisant bien qu’il s’agit d’une recette de la grande reine d’Egypte. Le nombre de recettes conservées sur la question des cheveux et l’absence de la plupart des autres types de recettes semble plutôt démontrer que c’est en matière de soins pour les cheveux que Cléopâtre semble avoir innové aux yeux de ses contemporains et même successeurs, et c’est pourquoi ils ont conservé ses recettes sur le sujet et non les autres. La médecine à Alexandrie était d’ailleurs très novatrice puisqu’elle s’organisait pour la première fois autour de la bibliothèque avec la collaboration de plusieurs médecins mettant en commun, discutant leur savoir, comme l’université aujourd’hui. Les Ptolémée, épris de savoir, avaient donné cette impulsion à la recherche médicale de l’époque et bénéficiaient de ses avancées. Cléopâtre ne fit pas exception.

L’autre point intéressant à soulever est l’authenticité. On s’est longtemps interrogé sur l’authenticité des recettes attribuées à Cléopâtre jusqu’à la découverte en 2007 d’un papyrus attribuant le Kosmètikon, non à Cléopâtre même mais à quelqu’un qui compilait ses recettes. Ayant fait la recette de son nettoyant parfumé, j’en ai acquis la certitude que sa complexité et son luxe démontraient effectivement son caractère royal, ce qui s’est trouvé confirmé par la façon dont on faisait les parfums dans l’Antiquité.

Mais il y a plus. En effet, on retrouve dans le livre d’un médecin de l’Antiquité la recette d’un remède personnel de Ptolémée, le fondateur de la dynastie alexandrine à laquelle appartenait Cléopâtre. Or, sa composition est très proche de celle du parfum et détergent de Cléopâtre, ce qui, au minimum, signifie que les recettes de la dernière reine d’Egypte sont authentiques et que ce parfum qu’elle portait était au moins dynastique, comme je le soupçonnais et l’ai écrit dans mon livre. Mais cela veut dire aussi qu’il y a une adéquation entre les odeurs et les pratiques médicales puisque les ingrédients du parfum de Cléopâtre servaient à soigner son ancêtre et certainement toute la lignée s’étendant du premier au dernier, c’est-à-dire Cléopâtre elle-même. D’un parfum de Cléopâtre, on passe peut-être à un parfum dynastique dont se seraient servi les autres Ptolémée.

Enfin, après avoir lu tout et n’importe quoi sur les soit-disant recettes de Cléopâtre qu’on trouve sur internet et ailleurs, de son supposé démaquillant à l’huile de ricin à son bain au lait d’ânesse en passant par son maquillage, je peux vous affirmer qu’il n’y a rien de tout cela dans les fragments restants du Kosmètikon. Mais voici malgré tout les produits actifs qu’elle utilisait réellement, qui fonctionnent et qu’on emploie toujours : l’argile blanche pour nettoyer les cheveux, l’huile de myrte pour les faire pousser et la noix de galle pour les teindre en noir. Des astuces qui sont surtout connues des femmes africaines ou méditerranéennes, ce qui, on ne va pas se mentir, est quand même assez logique.

Et malheureusement, la plupart des autres ingrédients prétendument utilisés par Cléopâtre ne l’étaient pas.

( Photo à la Une : morceau brut d’argile blanche proche de ce que devait employer Cléopâtre pour laver ses cheveux. )

Cet article et cette photo sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

 

 

Recette de Cléopâtre : le chou séché (DIY)

La recette la plus simple de Cléopâtre est traduite ainsi par Anne-Lise Vincent dans son mémoire sur les fragments du Kosmètikon :

« Contre la chute des cheveux qui se produit en l’absence de maladie. Appliquez du chou séché broyé fin avec de l’eau. »

Ceux et celles qui viennent sur ce blog le savent : les recettes de beauté de Cléopâtre ne sont ni simples ni glamour, à part celle de son nettoyant parfumé qui, sans être simple, a quand même le bénéfice de sentir bon malgré les 2000 ans qui nous séparent. Cette recette est la plus simple de celles qui nous restent de Cléopâtre pour plusieurs raisons : elle ne nécessite qu’un seul ingrédient, elle  ne demande pas de plantes sauvages parfois difficiles d’accès, ni d’animaux ou de parties d’animaux comme c’était courant dans la médecine antique mais aujourd’hui parfaitement incompatible avec nos moeurs. Au contraire, le chou est un ingrédient commun que nous consommons toujours.

Malgré cela, cette recette a des inconvénients : comme la plupart des recettes de Cléopâtre, elle concerne l’alopécie, problème rare chez les femmes, elle demande de se mettre du chou sur la tête avec l’odeur que ça suppose, le contact inattendu et l’aspect déroutant si ce n’est rebutant d’un tel produit à se mettre sur la peau.

Enfin, un autre inconvénient qui ne frappe pas immédiatement avant l’exécution mais qui se révèle à la réalisation : que faisait-on du chou ? Combien de temps l’appliquait-on ? Etait-ce une cure, un produit qu’on gardait le plus longtemps possible ou qu’on appliquait un court laps de temps ? En l’absence d’indications, plus précises de la part de Cléopâtre comme des autres médecins donnant des recettes à cette époque-là, il faut deviner, reconstituer, comprendre inventer ce qui manque. Parce que c’était évident pour tout le monde à l’époque, rien n’a été précisé, mais pour nous, c’est un vrai défi !

  • Matériel pour cette recette
  • 1 gentil cobaye perdant ses cheveux
  • 1 chou vert
  • 1 grand couteau de cuisine
  • 1 four
  • 1 mixeur
  • 1 tamis
  • 1 large bol pour recueillir la poudre de chou tamisée à réutiliser pour le mélange
  • 1 bocal ou une boîte hermétique pour recueillir le chou séché
  • De l’eau

 

Soyons clair : le chou séché, ça se réalise. Or, le chou est le seul légume qu’on retrouve dans les contrées les plus froides aux climats les plus ingrats. Donc, quoi que vous fassiez, il est coriace : sa résistance est à toutes épreuves et s’il y a bien un super légume sur terre, on peut vraiment dire que c’est lui ! Le chou, il va donc falloir le sécher, mais pour obtenir la poudre fine qui fera que le cataplasme tiendra sur la tête, il faudra couper l’arête centrale sur chaque feuille, sans quoi, cela fatiguera le mixeur et le rendra moins efficace. La poudre sera donc moins fine et n’adhérera pas sur la tête.

  • Recette

Préchauffer le four à 1. Détachez suffisamment de feuilles de chou pour en remplir la plaque du four sans leur permettre de se chevaucher. Retirez avec votre couteau la grosse arête centrale de chaque feuille.

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Posez-les à plat sur la plaque en évitant de les faire se chevaucher pour permettre un séchage uniforme. Enfournez jusqu’à ce que les feuilles de chou soient complètement desséchées et craquent comme des chips quand on les manipule. ( Cela prend près de 5 à 6 heures environ.)

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( Pour mon premier essai, je n’avais pas pas compris qu’il fallait retirer l’arête centrale car Cléopâtre ne le précise pas : c’est à l’expérience que ça se comprend !)

Passez les feuilles de chou au mixeur, sortez la poudre et passez-la au tamis pour vous assurer de la conserver la plus fine possible, puis mettez-la dans un bocal hermétique en attendant de l’utiliser.IMG_4007

Le jour de l’utilisation, prélevez un peu de poudre, ajoutez peu d’eau, juste assez pour pouvoir faire un cataplasme.

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Appliquez le cataplasme sur les zones gagnées par la chute des cheveux. Vous pourrez vous apercevoir que le produit est stable et recouvre parfaitement la calvitie sans bouger.

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Ensuite, combien de temps faut-il laisser poser le mélange ? En l’état, je dirai autant de temps que votre cobaye peut l’assumer et le tolérer ! Nous, nous avons fait deux applications de 3 heures.

Quel a été le résultat ? Les cheveux n’ont pas repoussé, mais apparemment, le contact a été agréable et le confort du cuir chevelu s’est trouvé amélioré. Néanmoins, après l’application, le crâne a gratté partout où on avait posé le cataplasme, comme si la production de cheveux avait un peu envie de reprendre, de l’avis du cobaye. Néanmoins, les difficultés techniques que représente cette recette à tous les niveaux de sa réalisation et de son application font qu’il est assez délicat de multiplier les tests.

Dernière remarque : pendant le séchage du chou, voire un peu au-delà, votre appartement s’imprègne tellement de son odeur que les voisins vont s’imaginer qu’une famille de gens de l’est habite clandestinement à côté de chez eux. Moi, j’ai un nom polonais, je peux donc assumer avec humour ( d’autant plus que comme beaucoup de gens de l’est, je vénère le chou !), mais vous, réfléchissez-y à deux fois avant de tenter cette recette.

( Photo à la Une : ma première poudre de chou, avant que j’enlève l’arête centrale. On distingue bien les feuilles extérieures, vertes, des feuilles intérieures, jaunes, séchées en deux temps distincts puis superposés dans le bocal. La poudre est plus grossière : elle tenait mal sur la tête, c’est ce qui m’a fait comprendre que ce ne devait pas être la consistance du produit initial.)

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