Cléopâtre sentait-elle le bitume ?

Non, ceci n’est pas un titre volontairement provocateur.

En août 2016, invitée par l’historien Christian Schwentzel, spécialiste des Ptolémées – et donc de Cléopâtre – à regarder Secrets d’Histoire, l’émission de Stéphane Bern à laquelle il avait participé, je décide, contre mon habitude, de regarder .

De nombreux thèmes sont abordés, des spécialistes interviennent, des objets intéressants sont exposés. Il est même question des parfums antiques, ce qui n’est pas vraiment pour me déplaire, jusqu’à cette affirmation d’un parfumeur, spécialiste dans son domaine : »Cléopâtre devait sentir le bitume. »

Je ne sais pas ce qu’en ont pensé les millions de téléspectateurs qui ont entendu ça, mais dans mon foyer, où on connaît très bien la senteur et – même si un peu moins- les ingrédients du parfum de Cléopâtre, tout le monde a été consterné. Mon foyer, c’est peu de gens qui ont senti ce parfum. Ce spécialiste est un homme réputé qui a l’art de faire des parfums que vous portez sûrement ou que vous connaissez, et qui est donc une autorité incontestée dans son domaine. Moi, je ne suis personne, et quelques milliers de personnes seulement ont visité ce blog.

Et pourtant, je peux l’affirmer : Cléopâtre ne sentait pas le bitume, mais les résines, les feuilles, les fleurs, réunies dans un même parfum, certes, mais qui ne contenait pas de bitume, aussi bien dans la recette contemporaine que dans la recette originelle.

Tant que l’affirmation m’apparaissait comme outrancière, je n’ai jamais pris la peine d’en faire un article, même si la formule m’a quand même bien obsédée. Mais il y a peu de temps, me penchant sur une recette d’un Kyphi donnée par Plutarque, j’ai compris le raisonnement qui avait permis de le penser. Dans la recette, en effet, le mot aspalathus apparaît. Il apparaît parfois tel quel dans les traductions, et parfois même comme « asphalte », c’est-à-dire du bitume.

Le Kyphi était le parfum traditionnel égyptien et Cléopâtre était également égyptienne, donc elle devait nécessairement sentir son parfum national, s’est certainement dit ce spécialiste.

Dans Parfums antiques, de l’archéologue au chimiste, d’autres spécialistes, Jean-Pierre Brun et Xavier Fernadez traduisent aspalathus par alhagi, c’est-à-dire une fleur du Moyen-Orient. Dans Le nom des plantes dans la Rome antique, Jacques André traduit aspalathus par alhagi ou « épine de chameau », même si d’autres pensent que c’étaient des astragales orientales. Dans tous les cas, c’est un végétal, une fleur odorante et non du jus de fossiles datant de millions d’années, même si, il est vrai, on utilisait bien le bitume naturel dans l’Antiquité, mais surtout dans la construction de bateaux.

Par ailleurs, Cléopâtre ne portait pas de Kyphi. Représentante de sa dynastie, elle portait un parfum plus moderne que le kyphi qui avait déjà au moins 1500 d’âge quand elle était au pouvoir et qui était avant tout rituel et médicinal. Certes, le parfum de Cléopâtre était aussi censé guérir les maladies de toute sa dynastie, mais celle-ci dépendait du règne d’Alexandre et de la culture grecque bien plus que de la culture égyptienne. Alexandrie, qui portait d’ailleurs le nom du grand conquérant -dont Ptolémée était un des généraux-était une ville à part, très peu égyptienne en réalité, et les parfums qu’y employait la famille royale étaient ceux apparus à la faveur des conquêtes du grand macédonien.

Sur le site d’Olfothèque, consacré aux parfums, on relève justement : »Les conquêtes d’Alexandre, sa découverte des 4 routes des épices et des aromates, introduisent l’usage du santal, de la cannelle, de la muscade, du nard, du benjoin, du costus. »

L’humanité, égale à elle-même, a toujours profité de ses nouvelles connaissances pour avancer, et quelle que soit l’époque, les hommes et femmes de pouvoir aiment le luxe et les belles choses qui leur semblent si bien les représenter, particulièrement si ce sont des nouveautés. Et eux aussi subissent les lois complexes de la mode, dépendante elle-même des nouvelles technologies, quel que soit le moment où elle exerce son pouvoir.

Or, même dans l’Antiquité, une reine moderne, élégante et d’origine grecque n’avait pas envie de sentir un vieil encens de temple de plus d’un millier d’années. Par ailleurs, même si elle aimait et respectait son pays plus que ses prédécesseurs, elle savait certainement que ce n’est pas avec un encens d’église qu’on captive un César ou un Marc-Antoine et qu’on marque l’histoire. Car non, même à l’époque de Cléopâtre, le parfum, ce n’était pas qu’un détail et surtout pas une approximation.

Mais bon, je suis juste une blogueuse à quelques milliers de visites, et que j’aie eu entre les mains les documents, les produits, que j’aie les connaissances et même le recoupement des informations, je n’ai pas l’audience d’une émission populaire de chaîne nationale, même si je dis vrai quand je prétends que Cléopâtre ne sentait pas le bitume.

Monsieur Stéphane Bern, si vous me lisez…

Le parfum non réalisé à 100% mais 100% sans bitume, je vous le propose -fait de mes mains et d’après les documents antiques – dans ma boutique Etsy.

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

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