Le retour du détergent de Cléopâtre

Si vous me suivez depuis le début, vous savez que toute l’aventure du Labo de Cléopâtre est partie de la recette d’un cosmétique, rédigée par la dernière reine d’Egypte dans un ouvrage perdu appelé le Kosmetikon. Quelques recettes dudit livre ayant été consignées par des médecins grecs et dont les textes sont parvenus jusqu’à nous, des fragments du Kosmetikon perdu sont tout de même consultables.

C’était il y a maintenant plus de 10 ans que je me suis attaquée par passion et curiosité à la reconstitution d’un cosmétique qui me semblait plus réalisable que ceux avec des fientes d’un genre ou d’un autre ou qui nécessitaient des scarifications du crâne. Reconstituer ce cosmétique était loin d’être simple, mais je l’ai tenté le plus sincèrement du monde et je suis parvenue à un résultat qui, bien que parcellaire, avait le mérite d’exister et de constituer un socle stable. De fil en aiguille, pour faire connaître ce cosmétique, j’ai ouvert ce blog, écrit des livres, créé la boutique du Labo où je propose les produits issus de mes reconstitutions de recettes anciennes, et vécu 1000 aventures captivantes dans le monde de la reconstitution.

Le premier livre que j’avais auto-publié sur Lulu et que seuls les premiers suiveurs ont peut-être encore.

Néanmoins, tel que reconstitué et présenté au bout de plus d’un an, le détergent de Cléopâtre restait assez hermétique, tant il était étranger. En gardant la base parfumée – qui a l’avantage d’être stable – j’ai développé d’autres produits, encens, Cologne, etc..qui ont mieux vendu, je le comprends parfaitement. Le mélange étrange de végétaux et d’un minéral dont on doit se frotter le corps, ce n’est vraiment pas ce à quoi on est habitué, ni même ce qu’on est en mesure de se représenter comme un nettoyant.

Nous avons l’habitude des savons, des gels douche, des parfums connus et rassurants, qui ont ont une forme et une odeur attendues sur le marché des cosmétiques : il faut que ça mousse, que ça sente bon, que ce soit doux pour la peau, etc..

J’ai retiré le détergent de Cléopâtre de la boutique du Labo car j’en avais fait le deuil depuis plusieurs années, du moins sous sa forme nettoyante.

Et puis, il y a moins d’une semaine, lors d’une nuit d’insomnie, une recherche quelconque – je ne me souviens même plus du train de pensée que j’ai suivi – m’a fait tomber sur une boutique en ligne de cosmétiques marocains.

La tradition marocaine est très riche en remèdes et cosmétiques à base de plantes de toutes sortes de variétés que nous ne connaissons pas; l’herboristerie – et la sorcellerie – y sont très réputées. Ce monde est l’héritier des anciennes médecines de l’Egypte et la Grèce antique. S’il ne fallait qu’un exemple, il suffirait du hammam, tradition riche et complète aux frontières entre la médecine et l’institut de beauté que la tradition arabe a adoptée, améliorée et surtout conservée là où la civilisation qui l’avait créée sous le nom de thermes y avait renoncé.

Je regardais donc les produits, et là, mon regard tombe sur un produit que je ne connaissais pas : la poudre Tabrima. Je connaissais le rhassoul, l’argile, le savon noir, mais je n’avais jamais rencontré cette poudre-là.

La poudre Tabrima est un mélange traditionnel de plantes aromatiques, argile et autres plantes réputées pour leurs bienfaits sur la peau et réduits en poudre très fine. Ce produit 100% naturel est ensuite utilisé pour nettoyer sa peau et la préparer au gommage, dans le rituel du hammam. On peut la mélanger à du savon noir mais elle peut aussi être mélangée à de l’eau et posée sur la peau sous forme de masque. En laissant poser, sécher avant de retirer le produit, celui-ci, très aromatique, laisse son parfum sur la peau. Les vapeurs délicatement parfumées qui se dégagent du hammam et qu’on prend facilement pour celles d’huiles essentielles brutes sont en réalité celles de la poudre Tabrima, souvent faite avec de l’eucalyptus broyé.

La composition de la poudre de Tabrima royale, détaillée par leur fabricant Keltoum store.

Dioscoride donne une recette de poudre de rose façonnée en pastilles dont la fonction déodorante est polyvalente et s’incarne sous forme de solide à transporter partout pour se garder des mauvaises odeurs, ou bien sous forme de poudre à appliquer sur sa peau et laisser sécher avant de rincer pour se parfumer tout le corps.

Mais ce n’est pas à Dioscoride que j’ai pensé mais à Cléopâtre et à son détergent dont la recette et l’utilisation m’ont semblé très proches de ce cosmétique ancestral marocain appelée poudre Tabrima,

Comme elle, elle est faite de plusieurs plantes, est très aromatique, peut contenir des argiles et autres minéraux pour constituer la base du nettoyant. Dans le Détergent de Cléopâtre, c’est le natron qui assure cette fonction. Or, dans l’Egypte ancienne, on avait l’habitude de se laver au natron, un minéral sous forme de sels laissés par l’évaporation des lacs salés et dont on utilise aujourd’hui beaucoup la version synthétique : le bicarbonate. Les utilisations du bicarbonate en matière de soins cosmétiques et domestiques sont d’ailleurs aussi variées et très semblables à celles qu’on faisait du natron dans l’Egypte ancienne.

De là à dire que le Détergent de Cléopâtre est l’ancêtre de la poudre Tabrima, il n’y a qu’un pas. Mais c’est un pas que je ne franchirai pas.

Comme mentionné plus haut, Dioscoride a donné à la même époque, la recette d’un produit assez proche. Le Détergent de Cléopâtre n’est certainement pas l’ancêtre du Tabrima. Je crois plutôt que le Tabrima est très ancien, qu’il n’a jamais cessé d’exister, et que le Détergent de Cléopâtre n’en est qu’une version royale et peut-être dynastique, composée avec les ingrédients les plus prisés de l’entourage royal des Ptolémée à l’époque.

Aujourd’hui encore, la poudre Tabrima prend la forme non fixe d’une recette de poudre naturelle aux mille combinaisons possibles mais avec toujours la même fonction : nettoyer et parfumer, avec ou sans savon noir – qui existait déjà à l’époque de Cléopâtre, si on en croit dictionnaires et moteurs de recherche – dans une multiplicité d’usages pour sa beauté qu’une femme peut concevoir dans cette parenthèse de bien-être que constitue le hammam.

Poudre orientale Cléopâtre et savon noir.

Au bout de 10 ans, enfin, je vous propose le détergent dans sa forme la plus probable et encore utilisée à l’heure actuelle : la poudre Tabrima.

Vous la trouverez sous le nom de Poudre orientale Cléopâtre, en espérant pouvoir bientôt vous la proposer avec du savon noir, non parfumé, évidemment, pour que seul le parfum de la poudre Cléopâtre prenne la place qui lui revient.

(PS : au cas où : non, je n’ai pas de partenariat avec cette boutique. D’autres boutiques proposent des poudres Tabrima, mais ayant trouvé leur photo explicative très claire, j’ai bien été obligée de mentionner que ça venait de chez eux, une fois l’illustration empruntée. Tout le raisonnement est une longue maturation personnelle de 10-11 ans parvenue à cette conclusion, et qui peut très bien évoluer au fil de recherches ou, comme ici, au fil du hasard, fil conducteur courant des chercheurs.)

Mélange poudre orientale Cléopâtre et savon noir. (Non, je ne le mélange pas là-dedans, c’est juste pour la belle photo !)

Cet article, contenu intellectuel et photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre (sauf la photo du Tabrima royal empruntée au site Keltoum pour la clarté de son explication sur ce qu’est cette poudre ancestrale. On n’a pas fait plus efficace ! ). Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Recette de Cléopâtre : le chou séché (DIY)

La recette la plus simple de Cléopâtre est traduite ainsi par Anne-Lise Vincent dans son mémoire sur les fragments du Kosmètikon :

« Contre la chute des cheveux qui se produit en l’absence de maladie. Appliquez du chou séché broyé fin avec de l’eau. »

Ceux et celles qui viennent sur ce blog le savent : les recettes de beauté de Cléopâtre ne sont ni simples ni glamour, à part celle de son nettoyant parfumé qui, sans être simple, a quand même le bénéfice de sentir bon malgré les 2000 ans qui nous séparent. Cette recette est la plus simple de celles qui nous restent de Cléopâtre pour plusieurs raisons : elle ne nécessite qu’un seul ingrédient, elle  ne demande pas de plantes sauvages parfois difficiles d’accès, ni d’animaux ou de parties d’animaux comme c’était courant dans la médecine antique mais aujourd’hui parfaitement incompatible avec nos moeurs. Au contraire, le chou est un ingrédient commun que nous consommons toujours.

Malgré cela, cette recette a des inconvénients : comme la plupart des recettes de Cléopâtre, elle concerne l’alopécie, problème rare chez les femmes, elle demande de se mettre du chou sur la tête avec l’odeur que ça suppose, le contact inattendu et l’aspect déroutant si ce n’est rebutant d’un tel produit à se mettre sur la peau.

Enfin, un autre inconvénient qui ne frappe pas immédiatement avant l’exécution mais qui se révèle à la réalisation : que faisait-on du chou ? Combien de temps l’appliquait-on ? Etait-ce une cure, un produit qu’on gardait le plus longtemps possible ou qu’on appliquait un court laps de temps ? En l’absence d’indications, plus précises de la part de Cléopâtre comme des autres médecins donnant des recettes à cette époque-là, il faut deviner, reconstituer, comprendre inventer ce qui manque. Parce que c’était évident pour tout le monde à l’époque, rien n’a été précisé, mais pour nous, c’est un vrai défi !

  • Matériel pour cette recette
  • 1 gentil cobaye perdant ses cheveux
  • 1 chou vert
  • 1 grand couteau de cuisine
  • 1 four
  • 1 mixeur
  • 1 tamis
  • 1 large bol pour recueillir la poudre de chou tamisée à réutiliser pour le mélange
  • 1 bocal ou une boîte hermétique pour recueillir le chou séché
  • De l’eau

 

Soyons clair : le chou séché, ça se réalise. Or, le chou est le seul légume qu’on retrouve dans les contrées les plus froides aux climats les plus ingrats. Donc, quoi que vous fassiez, il est coriace : sa résistance est à toutes épreuves et s’il y a bien un super légume sur terre, on peut vraiment dire que c’est lui ! Le chou, il va donc falloir le sécher, mais pour obtenir la poudre fine qui fera que le cataplasme tiendra sur la tête, il faudra couper l’arête centrale sur chaque feuille, sans quoi, cela fatiguera le mixeur et le rendra moins efficace. La poudre sera donc moins fine et n’adhérera pas sur la tête.

  • Recette

Préchauffer le four à 1. Détachez suffisamment de feuilles de chou pour en remplir la plaque du four sans leur permettre de se chevaucher. Retirez avec votre couteau la grosse arête centrale de chaque feuille.

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Posez-les à plat sur la plaque en évitant de les faire se chevaucher pour permettre un séchage uniforme. Enfournez jusqu’à ce que les feuilles de chou soient complètement desséchées et craquent comme des chips quand on les manipule. ( Cela prend près de 5 à 6 heures environ.)

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( Pour mon premier essai, je n’avais pas pas compris qu’il fallait retirer l’arête centrale car Cléopâtre ne le précise pas : c’est à l’expérience que ça se comprend !)

Passez les feuilles de chou au mixeur, sortez la poudre et passez-la au tamis pour vous assurer de la conserver la plus fine possible, puis mettez-la dans un bocal hermétique en attendant de l’utiliser.IMG_4007

Le jour de l’utilisation, prélevez un peu de poudre, ajoutez peu d’eau, juste assez pour pouvoir faire un cataplasme.

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Appliquez le cataplasme sur les zones gagnées par la chute des cheveux. Vous pourrez vous apercevoir que le produit est stable et recouvre parfaitement la calvitie sans bouger.

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Ensuite, combien de temps faut-il laisser poser le mélange ? En l’état, je dirai autant de temps que votre cobaye peut l’assumer et le tolérer ! Nous, nous avons fait deux applications de 3 heures.

Quel a été le résultat ? Les cheveux n’ont pas repoussé, mais apparemment, le contact a été agréable et le confort du cuir chevelu s’est trouvé amélioré. Néanmoins, après l’application, le crâne a gratté partout où on avait posé le cataplasme, comme si la production de cheveux avait un peu envie de reprendre, de l’avis du cobaye. Néanmoins, les difficultés techniques que représente cette recette à tous les niveaux de sa réalisation et de son application font qu’il est assez délicat de multiplier les tests.

Dernière remarque : pendant le séchage du chou, voire un peu au-delà, votre appartement s’imprègne tellement de son odeur que les voisins vont s’imaginer qu’une famille de gens de l’est habite clandestinement à côté de chez eux. Moi, j’ai un nom polonais, je peux donc assumer avec humour ( d’autant plus que comme beaucoup de gens de l’est, je vénère le chou !), mais vous, réfléchissez-y à deux fois avant de tenter cette recette.

( Photo à la Une : ma première poudre de chou, avant que j’enlève l’arête centrale. On distingue bien les feuilles extérieures, vertes, des feuilles intérieures, jaunes, séchées en deux temps distincts puis superposés dans le bocal. La poudre est plus grossière : elle tenait mal sur la tête, c’est ce qui m’a fait comprendre que ce ne devait pas être la consistance du produit initial.)

Cet article, ces photos et recettes sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.