Découvrir les encens de l’Antiquité

Les premiers parfums de l’histoire sont ceux qu’on a fait brûler, ce que révèle l’étymologie du mot parfum – « par la fumée ». C’était une pratique qui avait lieu un peu partout puisqu’on la retrouve dans les recettes religieuses de l’Egypte antique, dans les textes canoniques de l’Ancien Testament, dans les conquêtes d’Alexandre le Grand, et dans les différents textes de l’Antiquité européenne, qu’ils soient historiques, poétiques, naturalistes ou botaniques.

Dans l’Antiquité, les parfums avaient un statut à part qu’ils ont perdu à la chute de l’Empire romain, à la montée du christianisme et qu’ils ont commencé un peu à retrouver à la suite des Croisades, quand les Européens découvrirent les raffinements de l’Orient, qui avaient été les leurs autrefois.

Aujourd’hui, les encens sont toujours employés dans les églises, les temples et appréciés par ceux qui pratiquent la magie ou une spiritualité. Mais ils ont beaucoup moins la fonction de parfum, celle-ci étant assumée par les différents « jus » à base d’huiles essentielles, molécules chimiques et alcool qu’on ne connaissait pas dans l’Antiquité.

Pourtant, ce qu’on utilisait autrefois comme encens constitue toujours le sommet de la parfumerie d’aujourd’hui, c’est-à-dire la base des parfums orientaux les meilleurs et les plus chers, qu’on trouve toujours dans les grandes maisons comme Amouage, Serge Lutens, ou même les parfums du début du XX ème siècle des grandes maisons et même leurs nouvelles collections Prestige qui tentent de retrouver cette authenticité et cette qualité des premiers parfums.

Pour découvrir les encens de l’Antiquité, impossible d’utiliser comme aujourd’hui les bâtonnets ou les mélanges tout faits car les encens antiques étaient principalement :

  • Des résines

Les exsudations des arbres ou autres plantes sont un véritable réservoir de senteurs toujours plus étonnantes, subtiles et parfois même désagréables dont il faut refaire la conquête pour savoir ce qu’était un parfum antique.

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  • L’oliban

C’est la résine du boswellia, un arbre à encens dont plusieurs espèces peuvent donner des parfums. Le plus estimé et le plus cher, aujourd’hui comme hier, c’est celui du Sultanat d’Oman ( photo à la Une). Mais d’autres étaient aussi employés dans l’Antiquité, par exemple celui d’Ethiopie, offrande probable de la reine de Saba au roi Salomon et qu’on trouve toujours actuellement.

  • La myrrhe ( photo ci-dessus)

Aussi précieuse et chère que l’encens, on en connaissait autrefois plusieurs sortes. C’est toujours le cas actuellement, plusieurs commiphora donnant effectivement des résines odorantes. Néanmoins, il est difficile de savoir si celles employées aujourd’hui correspondent à celles qu’on utilisait autrefois. Seule la résine du commiphora myrrha est la myrrhe originelle et la plus précieuse de cette espèce.

  • Le labdanum

Résine du ciste, arbrisseau méditerranéen donnant des fleurs, les Anciens la croyaient produite par la crasse de leurs moutons dont la laine était pleine quand ils revenaient des pâturages. Les Crétoises le brûlaient pour parfumer leurs corps, cheveux et vêtements. Rare, il est très cher.

  • Le storax, l’opoponax, le mastic du lentisque et le galbanum figurent parmi les autres résines utilisées dans l’Antiquité mais plus dans des parfums huileux. Certains figuraient néanmoins dans la recette du kiphy, de l’encens du Deutéronome ou d’autres mélanges à brûler. img_6825

 

  • Des épices

Elles étaient effectivement beaucoup plus employées en parfumerie qu’en cuisine et certaines étaient utilisées comme parfums à brûler.

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  • La cannelle

La vraie cannelle venait d’Inde, mais les commerçants arabes faisaient croire qu’elle poussait chez eux. On connaissait déjà la vraie cannelle – d’Inde et du Sri Lanka – et la fausse, appelée casse, venue de Chine. Les deux étaient brûlées et c’est une bonne idée que d’essayer les deux.

  • La cardamome noire

Si aujourd’hui on préfère la verte qui est la seule qu’on consomme en Occident, c’était autrefois la noire, plus âcre et fumée, qui était appréciée et qu’on employait dans les parfums.

  • Le safran (photo ci-dessus)

On dit qu’Alexandre le Grand sentait le safran. Toujours aussi cher qu’autrefois, il était surtout utilisé comme parfum à brûler, même s’il était aussi utilisé dans les parfums huileux. Mais il était plus particulièrement estimé à Rome où son emploi atteignit des sommets dans le luxe et l’absurdité, et son excès fut critiqué chez les poètes et écrivains de l’époque.

  • Pour l’expérience olfactive de votre choix :

 

  • Matériel
  • Charbon
  • Pince à charbon
  • Plat ignifugé
  • Flamme
  • Résines et épices de votre choix

 

  • Utilisation

Après avoir complètement enflammé le charbon avec la pince, déposez-le dans le plat ignifugé. Déposez-y la résine ou l’épice de votre choix et laissez-la libérer ses huiles essentielles au contact de la chaleur. Mettez-vous au -dessus de la fumée et faites l’expérience des parfums originels, de ces toutes premières senteurs appréciées de notre histoire.

Quand le produit est presque complètement carbonisé et ne produit plus de fumée odorante sur le charbon, dégagez-le avec la pince et testez une autre senteur ou continuez avec la même selon votre désir.

Cet article, cette recette et ces photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

 

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Le khôl de Cléopâtre

Parmi les nombreuses choses – le plus souvent farfelues- qu’on peut lire sur les soins de beauté de Cléopâtre, il y en a une seule qui soit admissible : Cléopâtre portait du khôl.

Les raisons sont en effet nombreuses pour lesquelles la célèbre reine d’Egypte portait certainement ce fard : 

  • En Egypte, hommes, femmes et enfants le portaient déjà depuis des millénaires – on en a trouvé la trace avant la construction des pyramides, précise Philippe Walter, directeur du laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale.
  • Un pays de sable comme l’Egypte nécessitait que sa population en porte pour soigner et protéger ses yeux, sans cesse agressés par de nombreuses maladies. Les chercheurs vont jusqu’à émettre l’hypothèse que la civilisation égyptienne doit peut-être son développement à cette invention qui lui servit de médicament, enlevant les obstacles entre les idées et leur réalisation, qui nécessitait une bonne vision.
  • Les différentes représentations des pharaons les montrent avec les yeux cerclés de noir, ce qui, dans un pays qui l’a inventé, représente beaucoup plus qu’une simple convention picturale.
  • Un des titres de Cléopâtre VII est Philopatris « qui aime sa patrie ». Il paraît difficile de prétendre aimer sa patrie sans porter soi-même une de ses plus brillantes inventions. Certes, ce qu’on appelle le nationalisme n’est pas apparu avant le XIX ème siècle, mais certaines formes voisines existaient déjà. Et, dans l’Egypte de Cléopâtre, où les pharaons à la tête du pays n’étaient plus Egyptiens mais Grecs depuis plusieurs siècles, le sujet était sensible. Plutarque décrit d’ailleurs la dernière reine d’Egypte comme parlant égyptien – contrairement à ses prédécesseurs – et se souciant du pays.

Pourquoi ne peut-on pourtant être assuré de savoir si elle portait du khôl ?

  • Ce qu’il reste du Kosmètikon – le livre de recettes de cosmétiques de Cléopâtre – n’en parle pas. Même si on le retrouvait entièrement, il y a des chances pour qu’aucune recette n’en ait été donnée car le khôl était assez courant, ancien, et presque institutionnel pour qu’on en trouve facilement et fait par des spécialistes depuis des millénaires sans avoir besoin de le préparer soi-même.
  • Les images de Cléopâtre sont rares, incertaines et peu représentatives. Reine appartenant à la fois aux mondes grec et égyptien, les images de Cléopâtre correspondent soit au monde égyptien et elles sont alors trop stéréotypées pour représenter autre chose qu’une pharaonne ou une déesse selon des conventions millénaires, soit grec et figurent surtout sur les monnaies qui ne prennent en compte que les reliefs et non les couleurs. Les rares statues grecques qui existent sont hypothétiques; et même s’il s’agissait de Cléopâtre, aucune statue de l’Antiquité n’a conservé ses couleurs d’origine.

Quel khôl devait porter Cléopâtre ?

  • Elle portait très certainement cet incroyable khôl égyptien que les chercheurs ont retrouvé dans les boîtes à khôl du Louvre et qu’ils ont décrit comme fabriqué à base de laurionite synthétisée dans un long processus décrit par Dioscoride, médecin du I er siècle – et plus rapidement par Pline, qui n’était pas médecin – soit un siècle après la mort de Cléopâtre. Le procédé durait un mois ou plus et, s’il pouvait varier dans sa manière, consistait toujours en purification lente et méthodique dans plusieurs eaux jusqu’à ce que le mélange de litharge et de sel de roche ait cessé d’être nocif.
  • On a parfois parlé de couleur verte ou bleue parmi les couleurs de khôl de Cléopâtre. Le vert a effectivement existé. Fait à partir de malachite, il constitue même certainement le premier khôl créé par les Egyptiens, et les papyrus médicaux comme le Ebers en font effectivement mention. Mais c’était un procédé très ancien, déjà démodé depuis longtemps du temps de Cléopâtre et dont les représentations picturales elles-mêmes conservent à peine la trace. Par ailleurs, aucun texte plus ou moins contemporain de la célèbre reine d’Egypte n’en mentionne ni la technique ni l’usage, ce qui suggère que ce n’était certainement plus employé. Quant au bleu, il est facile de l’associer à tout ce qui est égyptien puisque c’est aussi une couleur que seul ce peuple avait synthétisée et abondamment utilisée dans l’art avant qu’elle tombe dans l’oubli. Une salle du Louvre est même consacrée au bleu d’Egypte, mais rien n’indique que cela ait été employé en maquillage, en tous cas dans les textes des médecins, botanistes et historiens de l’époque. Et quand on retrouve quelques exemples en art, cela semble plutôt être une fantaisie, une originalité plus technique qu’un reflet de la réalité – les Egyptiens semblant d’ailleurs s’être beaucoup plus préoccupé d’art que de réalisme.

 

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