Les cuillères à fards

De quelque époque qu’ils puissent être, les objets de la beauté sont nombreux. Certains sont constants, malgré des progrès techniques ayant permis de les améliorer comme les miroirs qu’on reconnaît bien quand on les voit exposés dans les musées même si 4 millénaires nous séparent. Il en est de même pour les peignes, les épingles à cheveux, pinces à épiler et rasoirs.

Cuillère fard 2

D’autres, plus mystérieux, n’ont pas révélé tous leurs secrets. C’est le cas des cuillères à fard qu’on retrouve souvent dans les collections égyptiennes de l’Antiquité et qu’on suppose avoir servi pour les recettes d’onguent ou de khôl. Néanmoins, on n’en a aucune certitude car ces élégants petits objets, souvent en bois, n’ont rien révélé de ce qu’ils contenaient il y a de ça plus de 3000 ans. Pour semer encore plus le trouble, certaines de ces cuillères possèdent un couvercle coulissant évoquant en même temps une boîte, loin finalement de la cuillère telle que nous la connaissons

Cuillère fard 1.

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Par ailleurs, ces beaux objets retrouvés dans des tombes et exposés dans plusieurs musées du monde présentent une grande variété de motifs, parfois inattendus, allant d’hommes ventrus, fleurs de lotus, servantes, roseaux, mais aussi d’animaux, et particulièrement des animaux entravés dont les pattes peuvent être unies et ligotées. Ce motif, aussi récurrent qu’incompréhensible de nos jours, semble avoir une portée symbolique, comme si, finalement, l’acte de se farder consistait à museler cette partie animale de soi-même pour révéler son caractère humain, celui qui le rapproche de la divinité.

En effet, en Egypte ancienne, se maquiller était à la fois un acte médical comme le révèlent les papyrus médicaux et les analyses des principes actifs du khôl, et à la fois un acte mythologique, Horus ayant réparé son oeil arraché et restauré l’équilibre universel par cet acte.

cuillère fard

Mais, bien entendu, sans certitude sur leur fonction, mieux assurée lors de la présence d’une spatule, cette hypothèse n’est que réflexion personnelle et pure spéculation, comme l’est peut-être celle de faire figurer ces mystérieux objets au nombre des accessoires de mise en beauté. IMG_3370

Mais connaissant la place que prenait la beauté et les soins dans l’Egypte antique et la façon dont on réalisait les recettes, et partant du principe que certaines cuillères portent le nom de prestigieuses reines d’Egypte, il y a fort à parier que leur fonction a été correctement attribuée.

( Photos : collection de cuillères à fard du Musée du Louvre.)

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Ingrédients et actifs cosmétiques de l’Antiquité

Les recettes de l’Antiquité emploient majoritairement des ingrédients naturels même si certains peuvent être issus de processus chimiques découverts lors d’analyses du contenu de fioles retrouvées intactes au cours de fouilles archéologiques. C’est le cas avec le khôl égyptien antique, par exemple, dont il est désormais avéré qu’un des composants se retrouve rarement à l’état naturel et qu’il a été chimiquement composé. Dans ces cas-là, il n’y a pas de doute quant à la volonté d’utiliser cet ingrédient plutôt qu’un autre. C’est d’autant plus vrai qu’il est désormais établi que le dérivé du plomb, chimiquement composé et toxique, était ce qui conférait au khôl égyptien son rôle médicinal et protecteur qui lui vaut encore sa réputation.

Mais ce cas est loin d’être majoritaire et d’une manière générale, c’étaient avec des ingrédients naturels de leur environnement direct, combinés ou cuits que les Anciens créaient leurs cosmétiques, parmi lesquels on peut compter les produits issus des animaux, des minéraux ou des végétaux. Un cosmétique antique, c’est en effet bien souvent un cataplasme à base de minéral, d’animal mais plus souvent un végétal, cuit ou cru mêlé à du vin, de l’huile, de l’eau miellée ou du lait. Pour autant, ce n’est pas n’importe quelle huile, ce n’est pas n’importe quel lait, n’importe quel animal ou végétal.

Mais en quoi est-ce dû à une véritable connaissance pratique ?

Les méthodes scientifiques basées sur l’observation, la reproductibilité de phénomènes et tests dans différentes situations pour vérifier un fait sont des méthodes modernes. Pourtant, certains ingrédients, voire produits, continuent d’être utilisés comme dans l’Antiquité. L’exemple le plus célèbre est le cérat de Galien, première cold cream de l’histoire à base d’eau, d’huile et de cire, qu’on continue d’employer et dont la formulation est l’exemple même de l’émulsion classique à la base de toute crème cosmétique. Sa conception remonte pourtant au II ème siècle après J-C.

Même si cet exemple est loin d’être le seul et donne l’impression que les Anciens possédaient une grande compréhension de ce que pouvait être un cosmétique efficace par leurs capacités d’observation et de compréhension auxquelles on doit la création de recettes de beauté qui fonctionnaient vraiment, il est en réalité difficile de distinguer ce qu’ils devaient à ces qualités de ce qu’ils devaient à un fond culturel à l’origine de leurs croyances, souvent erronées. Et la première d’entre elles est la théorie des humeurs sur laquelle se fondait toute la médecine dont les cosmétiques venaient, tout comme les médicaments dans la catégorie de laquelle les recettes de beauté entraient bien souvent.

Ainsi, si pour soigner les problèmes de vue à l’époque de Pline, on donnait des crottes de chèvres ( si, si !) parce qu’on pensait que celles-ci ne souffraient d’aucune affection oculaire grâce leur alimentation, c’est par une logique à peu près semblable qu’on recommandait à ceux qui perdaient leurs cheveux d’appliquer sur leur crâne la galle de l’églantier ( photo à la Une ), très certainement à cause de son apparence chevelue. Pareillement, on donnait de la graisse d’ours dans la même affection, sans doute en raison de son épaisse fourrure. Une logique qu’on conserva longtemps puisqu’au Moyen-Age, on donnait des noix à ceux qui souffraient de maladies du cerveau à cause de leur ressemblance avec celui-ci.

Dans d’autres cas, c’est la culture qui imprégnait le jugement. En médecine, par exemple, l’achillée était connue pour guérir les blessures. Mais on ne peut dire si c’est vraiment Achille – dont la plante porte en effet le nom – qui découvrit la plante comme le raconte Pline puisque Dioscoride, son prédécesseur et inspirateur n’en a pas parlé. Dans le cas qui nous préoccupe, celui des cosmétiques, Pline cite l’hélénium, une herbe attribuée à Hélène et de laquelle, quand on connaît la mythologie et qu’elle est la seule explication du monde, on doit nécessairement s’attendre à ce qu’elle améliore le teint et rende belle, vertus qu’on lui attribuait en effet. Néanmoins, objectivement, ça paraît peut-être exagéré pour une simple espèce de thym…

C’est à cause de tout cela, de ce qui fonctionne dans les produits utilisés dans l’Antiquité et de ce qui est dû à la logique – pas toujours synonyme de vérité pour autant – ou à la culture, toutes deux ayant pu avoir exercé un effet placebo sur ceux convaincus que ces remèdes fonctionnaient, qu’il faut savoir garder l’esprit curieux et attentif sans cesser de tester pour parvenir à établir ce qui peut avoir été effectivement efficace. Une tâche qui s’avère de toute façon d’un grand intérêt.

( Photo à la Une : Bédégar, galle de l’églantier due à un insecte. Image trouvée sur le blog Florémonts consacré à la connaissance des plantes sauvages )

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