Qu’est-ce que le parfum dans l’Antiquité ?

Dans Odeurs antiques, leur ouvrage consacré aux textes anciens parlant des odeurs, Lydie Bodiou et Véronique Mehl nous expliquent que dans l’Antiquité, le parfum était bien loin des compositions puissantes et alcoolisées d’aujourd’hui. En effet, l’extraction des huiles essentielles par solvant n’existait pas encore; seuls l’enfleurage – graisse saturée de fleurs pour capturer l’odeur – et l’extraction par expression  – pression des végétaux pour en faire sortir les sucs – existaient . L’Antiquité offrait donc pour parfums des eaux et surtout des huiles consistant, d’après Pline l’Ancien, en « stymna », le suc contenant l’odeur, et « hédysma », le corps, c’est-à-dire l’huile devant la retenir.

« On fait de l’huile avec (…) toutes plantes qu’on fait macérer avec leur suc dans l’huile et qu’on presse. » Pline. Histoire naturelle. XV.28;31

On y trouvait aussi des ingrédients comme du vin, du sel, du miel qui venaient s’ajouter aux plantes odorantes. Les parfums étaient donc légers, à peine odorants, fugaces, à l’inverse de ceux que nous connaissons.

De fait, dans un monde où ce qui est parfum sent à peine, beaucoup de choses peuvent être considérées comme des parfums. C’est le cas notamment des couronnes de fleurs ou d’autres végétaux  qui pouvaient être odorants. La plus connue est celle de lauriers, mais il en existait en réalité beaucoup d’autres qu’on mettait pour toutes occasions spéciales : sur la tête des statues de dieux ou des convives d’une fête, pour les honorer ou pour commémorer un événement.

« Elle s’arrêta près de son père pour lui mettre autour de sa chevelure une belle couronne, jaccha, qui répandait une odeur suave. » Athénée. Livre XV. Les couronnes.

Les parfums antiques, c’étaient aussi l’encens, la myrrhe, la cannelle qu’on faisait brûler pour honorer les dieux, le mot parfum venant de « per fumum », par la fumée. C’est d’abord le cas du Kyphi, encens sacré égyptien consacré au dieu Râ, constitué de 10 à 30 ingrédients selon les recettes et dont les usages, multiples, allaient de l’hommage rendu aux dieux à l’hygiène en passant par la médecine. Dans leurs peintures, d’ailleurs, les anciens Egyptiens ont réussi à ajouter une dimension, un sens à ce qu’ils représentaient en ajoutant des cônes sur la tête de leurs personnages, exprimant ainsi qu’ils étaient parfumés.

En revanche, le parfum n’avait pas d’usage multiple chez les Hébreux où le « Dieu jaloux » faisait confectionner un parfum à brûler dont la composition était fixe et qu’il ne partageait avec nul autre puisque : « Quiconque en fera de semblables pour en respirer l’odeur sera retranché d’entre les siens. » Exode 30-38.

Dans l’Antiquité, les moyens pour capturer le parfum étaient moins développés que le goût qu’on en avait. De ce fait, leurs connaissances de l’odeur de chaque végétal, de sa partie odorante et du moment où elle sentait le plus selon la période de sa cueillette, sa provenance, la température à laquelle il fallait l’exposer étaient précises. Contrairement à nous, leur rapport à l’odeur, au parfum, était direct : il provenait des matières brutes avant de provenir du produit. Dans un monde urbain comme le nôtre, à l’inverse de ce que font les nez et les meilleurs artisans parfumeurs, nous lisons plus facilement qu’il y a de l’iris ou de la myrrhe dans un parfum que nous ne rencontrons réellement ces produits, dont le premier est une racine et le second, une résine.

De cette résine de myrrhe, qu’on fait toujours brûler comme encens, on pouvait faire un parfum : « La myrrhe elle aussi constitue un parfum à elle seule, sans huile. » Pline. Histoire naturelle. XIII. II. Réduite en poudre, elle était appliquée directement sur la peau pour que son odeur ne soit pas atténuée par la présence d’un liant. C’était déjà le parfum de la reine Hatchepsout, en Egypte.

Le parfum sec, constitué d’ingrédients purs réduits en poudre auxquels on ajoutait un siccatif existait dans l’Antiquité sous le nom de « diapasma », nous apprend Pline dans son chapitre sur les parfums. Ils servaient autant à parfumer qu’à lutter contre la sudation. Le parfum qu’il nous reste de Cléopâtre et qui nous a été transmis sous le nom de détergent ressemble à un de ces « diapasmas », un parfum sec plein de ces substances naturellement très odorantes auxquels on a ajouté un desséchant.

Ainsi, bien que je l’aie également fait en parfum huileux parfumé aux huiles essentielles, n’attendez pas du vrai parfum de Cléopâtre qu’il soit liquide ! C’est en réalité une poudre qu’on frottait sur son corps, comme l’étaient les meilleurs parfums, ceux qui avaient toutes chances de sentir un peu plus durablement que les huiles, comme j’ai pu le tester après l’avoir recréé !

(Photo à la Une : parfum détergent en poudre de Cléopâtre reproduit sur la base de la recette antique présenté dans une reproduction de palette à fard de l’Egypte antique )

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

L’usage du parfum dans l’Antiquité

Le parfum était quelque chose de très important dans l’Antiquité, à vrai dire aussi important que de nos jours, voire plus. Il servait en effet autant à la séduction qu’il pouvait entrer dans les remèdes puisque beaucoup d’espèces végétales étaient considérées comme ayant des vertus médicinales, à plus fortes raisons si elles étaient odorantes.

« Le parfum à la rose convient au banquet, comme celui à la myrrhe ou au coing. Ce dernier est bon pour l’estomac et pour ceux qui souffrent de léthargie. »

Athénée. Les Deipnosophistes.

Et parce que la médecine de l’époque avait peu de solutions contre les maladies, la simple hygiène faisait partie de la médecine tandis que pour nous, elle n’en est que l’introduction, le préalable obligatoire aux soins, le minimum requis pour espérer une bonne santé. Cette hygiène pouvait être si minutieuse que l’utilisation d’un parfum pour chaque partie du corps était pratiquée, comme le révèlent les textes.

Dans l’Antiquité comme aujourd’hui, le parfum était un des accessoires importants de la séduction, un moyen de marquer une présence ou un instant de manière agréable de façon à frapper un esprit. Ce sont les senteurs de la chambre d’Hélène attendant Pâris qu’Aphrodite a sauvé du champ de batailles et ramené jusqu’à elle lors de la Guerre de Troie, c’est le parfum des fleurs égayant la noce et le banquet. C’est aussi, bien entendu, le parfum des courtisanes qui se distinguent par leur surcroît d’artifices pour séduire et changer les hommes qui les regardent en des hommes qui les désirent, puis qui les payent. Et comme aujourd’hui, mis avant une sortie, c’est l’indice d’un rendez-vous amoureux.Dans l’assemblée des femmes d’Aristophane, Bléphyros demande à sa femme d’où elle revient, la soupçonnant d’adultère. Elle lui propose de vérifier si sa tête sent le parfum.

« Bléphyros : Et quoi ? Une femme ne se fait-elle pas baiser sans parfum ?

Proxagora : Non certes, mon pauvre, pas moi. »

Mais le parfum, c’était avant tout le privilège des élites, et notamment du roi, l’échelle de prix de ces parfums restreignant l’usage de certains produits aux plus hautes classes sociales. C’était le cas des produits exotiques à la base du parfum, qu’on  faisait venir d’Arabie ou d’Inde et qui atteignaient des prix exorbitants créant alors une odeur caractéristique royale. Ainsi, d’après Polybe, Antiochos IV faisait amener ses vases de parfums les plus précieux dans des bains publics auxquels, malgré son statut, il aimait à se rendre. « Vous êtes bien chanceux, vous les rois, d’utiliser de tels parfums et de sentir aussi bon.« , lui dit un homme. Le lendemain, le roi revint et fit verser sur la tête de cet homme « un grand vase du plus précieux parfum appelé stakté« , c’est-à-dire de la myrrhe pure, comme le faisait Hatchepsout, grande pharaone qui, femme, régna seule sur l’Egypte et dont c’était le parfum attitré un millénaire auparavant.

Avec l’évocation des élites, on arrive aux premiers usages du parfum, celui d’honorer les dieux que dans l’Antiquité on distinguait d’ailleurs eux-mêmes non par la vision – puisqu’ils ne peuvent se manifester sous leur vraie forme au risque de nous tuer – mais par la bonne odeur émanant du personnage qui leur servait de couverture ou du lieu qu’ils avaient occupé. C’est une croyance qui a été conservée dans le christianisme puisque la bonne odeur est souvent évoquée dans le cas d’une visite ou de la présence d’un saint ou de Jésus lui-même.

Autrefois comme aujourd’hui, on brûlait les encens pour faire monter le parfum jusqu’aux divinités, habitant des hautes sphères pour qui c’était une offrande au même titre que le fumée s’échappant de la viande sacrificielle dont les hommes mangeaient la chair et les dieux la fumée.

« C’est toi (Liber, nom romain de Dionysos), selon la tradition, qui après la soumission du Gange et de tout l’Orient, as préservé les prémices au grand Jupiter : le premier, tu as offert de la cannelle et de l’encens prélevés sur le butin ainsi que les chairs rôties du boeuf qui a été mené à ton triomphe. »

Ovide. Les Fastes. III.

A ce titre, c’était aussi une manière d’honorer ses invités puisque les parfums égayaient la plupart des fêtes, soit qu’on voulut démontrer son luxe, sa manière raffinée de vivre, soit qu’on obéît à cette vieille coutume conservée dans les pays méditerranéens et orientaux de recevoir ses invités comme s’ils étaient les dieux eux-mêmes.

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.